Ces derniers jours, je me suis
questionné sur la mémoire. J'apprenais un sonnet de Du Bellay et comme je
peinais à le retenir, je me suis demandé pourquoi ce texte que j'aime ne se
fixait pas dans ma tête. Il y a d'autres textes de Du Bellay que j'ai appris en
quelques minutes. Je me souviens que lors de ma première année à l'université,
j'apprenais beaucoup de poèmes. Je les apprenais comme on fait du sport ; plus
j'apprenais, mieux j'apprenais et plus rapidement le texte me restait à
l'esprit. Parfois, j'apprenais deux poèmes par jour mais qu'est-ce qu'apprendre
? Certains de ces poèmes, je les ai oubliés ou je n'en ai conservé que des
fragments, que je confonds aussi avec d'autres poèmes, si bien que je me les
récite comme un mauvais brodeur tisserait de la dentelle avec du fil de fer.
Il y a de troublantes béances dans la mémoire. A
l'école, j'ai appris des cours avec tout ce que le par cœur peut avoir de
virtuose, je les connaissais si bien que je me les étais appropriés comme un
cuisinier sa recette. Et pourtant, un mois après, je n'avais que des fantômes
de souvenirs : ce cours que j'avais appris à la virgule, que j'avais restitué
sans aucune erreur à mon prof, je l'avais très vite évacué de moi, comme on se
déferait d'un meuble qui ne sert à rien. Que de connaissances dispersées en
moi, qui se sont tellement délayées qu'elles sont devenues des lambeaux. Tantôt
je m'attriste d'avoir oublié tantôt je m'en indiffère. Mais à force d'entendre
partout qu'oublier est inévitable, je finis par m'en accommoder.
Il
y a quelques années, l'oubli me terrifiait. Dès qu'un nom de ville, un morceau de
poème, un événement historique m'échappait, je m'efforçais de le retrouver
aussitôt. L'oubli me précipitait dans un je ne sais quoi d'angoissé, que
j'associais inconsciemment à la bêtise ou du moins, une forme de bêtise.
Puisque j'avais oublié, je me sentais troué, inerte et débiteur, oui, j'avais
une dette à combler vis-à-vis du monde.
Jamais
je n'ai trouvé une légitimité à l'oubli. Certains philosophes en ont fait
l'éloge, j'y vois une régression inévitable de nos caboches. Pourquoi oublier ?
Allez-vous dénicher un semblant de nécessité dans cette désertion mentale ?
Laissons les philosophes avec leurs certitudes. Moi, je ne me suis jamais
consolé d'oublier. C'est une espèce de déclin injuste ; je serre dans la main
un objet et tout à coup, en la rouvrant, je découvre que ma paume est vide.

