dimanche 29 avril 2018

Le paradis?


                                                                                           Pour Françoise Chevey
 
        Alberto Manguel a une bibliothèque d’au moins trente mille livres. Plutôt qu’une succession d’étagères où tant d’ouvrages seraient rangés dans une discipline d’alphabet et de chronologie (les auteurs classés de A à Z, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours), figurez-vous un musée capricieux, trop vaste pour être arpenté seul, trop confiné pour être découvert en groupe. Imaginez ces galeries où les murs ne se voient plus ; où nos yeux se blessent de lire tant de noms d’auteurs et de titres ; où l’inventivité des hommes crible plus qu’elle n’exalte ; où comme un essaim de papier, les œuvres du passé paraissent nous défier depuis l’à-peu-près d’éternité qu’elles ont gagné.

Ce lieu qui célèbre le savoir, la splendeur du langage, la richesse des sciences, la saveur du seul fruit que les hommes savent produire - écrire ; cet endroit qui devrait me sembler la maison des maisons, l’espace conjurant les oublis, il m’oppresse.

Depuis plusieurs années, chez moi, plutôt que d’agrandir ma bibliothèque, je la fais maigrir. Je suis Alberto Manguel à l’envers. Quand cette pulsion s’est-elle amorcée ? Pourrais-je la cocher d’une croix sur le calendrier de ma vie ? Elle ne coïncide pas avec un souvenir ayant ressurgi ni avec une rencontre rare ; elle ne s’enracine nulle part ; aucune philosophie ne l’a fait affleurer en moi. Je sais seulement qu’elle a grandi d’une année l’autre.

 Il y eut d’abord un je ne sais quoi de honteux dans cette envie. Retirer un livre d’une étagère, sortir dans la rue et le poser sur un banc, en le laissant à quiconque voudra le prendre : je me sentis galvaudeur, bousilleur à cette idée. Ces pages lues autrefois, mes mains ne les tourneraient plus ? Mes yeux qui s’y étaient plongés, ils ne voudraient pas, même une fois, les retrouver, comme on se repencherait sur un pan jouissif de son enfance ? De plus, mon père sacralisant la matérialité des livres, je songeais que je l’offenserais s’il me voyait abandonner un bouquin dans un parc ou ailleurs.

Puis le scrupule se dispersa. Ces recueils de poésies qui ne m’accompagnaient pas ; ces récits qui ne résonnaient pas ; ces romans dont je n’avais pas gardé un fétu de leur intrigue en moi, pourquoi continuer de les posséder ? Je m’en défis.

Dès que mes mains furent vides, je ressentis une sorte de ferveur mêlée de détachement. Il y a des livres inutiles, dont la lecture ne laisse rien en nous - moins qu’une brise sur le visage ou la trace d’un vieux chemin ; émotionnellement et intellectuellement rien, pour lesquels les incertitudes de la mémoire augureraient d’une chance. Même pas des trous - car un trou laisse un espace inoccupé et fait parfois venir le regret d’une absence.

Bien qu’enlever des livres de ma bibliothèque m’ait d’abord paru violent, quasi démagogue, négateur des arts et de l’imaginaire, j’entrevis le bienfait d’un tel acte. Ces textes inertes, prévisibles, d’une contemporanéité avide de plaire immédiatement et qui cinq, trois, deux, un an après les avoir lus, m’indifféreraient plus qu’un cageot trempé de pluie ; en les ôtant de mes étagères et en les séparant des livres qui avait éduqué mon cœur, ces livres séismes où je revenais avec faim et humilité,  comme on entrerait à petits pas dans un palais de feu ; ce geste qui quelques minutes auparavant m’avait semblé complaisant à faciliter l’inculture, devint une évidence ; j’avais trié.

Balayer les pages qui ne me méritaient pas ma mémoire : c’est une hygiène précieuse que j’amorçai. Depuis, elle s’est fortifiée et mes étagères s’allègent. L’espacement entre chaque livre grandit ; cette aération me réjouit. Elle fait remonter le souvenir du compilateur que j’ai été entre la moitié de mon adolescence et mes trente ans. Tout ce que j’avais lu, même de manichéen et dans un style pauvre, je l’avais conservé comme un superstitieux s’acharne à abriter, dans une corniche, l’amulette censée lui assurer une vie de discernement et de grandeur. Cette part d’autrefois me renvoie un Gabriel dans lequel je ne me retrouve plus, obstiné d’archiver à moins de vingt ans.

Aujourd’hui, il a disparu comme la brume dans une nuit froide ; et la seule vérité qui frappe en moi est dépouiller encore ma bibliothèque.  

Dès lors qu’elle enfle, celle-ci brise la liberté. Elle compile, compulse, amasse, accumule ; l’ambition de tout contenir ne l’a pas quittée. Les millions d’ouvrages qui la remplissent se tiennent dans un étau qu’elle ne desserre pas. Que pense-t-elle sur la mémoire ? Rien puisqu’elle est la mémoire, millénaire jusqu’à l’aveuglement. De la créativité, l’ardeur, l’ingéniosité, le courage, l’abnégation, la rancune ou la gloire, la poussivité, l’endurance à nuire, le zèle à injurier, la minutie à tramer ; de tout ce que les hommes ont vécu et raconté, elle rassemble leur témoignage comme un confesseur jetterait dans un sac les aveux qui lui ont été faits avant de les déposer sur le seuil d’une maison.

Elle regroupe les sonnets impulsés par l’amour, les cahiers d’astrophysiciens sur la force des vents de Neptune, les contes peuplés d’animaux qui discutent avec préciosité ; les biographies racontant le destin d’un mystique, d’un navigateur, du fondateur d’une ville, de l’inventeur d’un instrument de musique ; mais ces livres contenant tout ce qu’il peut y avoir d’élévateur, ils se mêlent à d’autres qui ne renferment que le pourri de nous : comptes-rendus de massacres, chroniques sur les infanticides commis au siècle d’avant, autobiographies dont la haine suinte à chaque ligne, tentatives de politiques eugénistes, carnets de guerres rédigés dans une prose épique ; opuscules racistes, théorisations sur la supériorité d’un peuple et l’infériorité de tous les autres ; puisque le pire est notre prérogative, il remplit les bibliothèques autant que les œuvres ambitionnant de nous amender ou du moins, de nous décrasser un peu.

Ces textes sans espoir ni bienveillance, que l’aigreur anime à l’amorce ou la fin de chaque phrase ; ces intimités de boue et de frustration, elles me sont si étrangères que je les refuse chez moi. Ce n’est pas une morale religieuse ou un précepte humaniste qui me pousse à les évacuer : au-delà de leur rancœur et des diverses xénophobies qu’elles déversent, elles sont indigentes. L’exécration étant une muse qui s’essouffle vite, à quoi bon s’en encombrer ? Et quel nom faudrait-il donner à cette déférence aveugle pour tout ce qui vient du passé ? Parce que Gobineau, Cuvier, Qutb, Rassinier, Céline ont vécu avant ma naissance, je devrais les considérer avec une espèce d’égard, comme les petits-enfants affichent pour leurs grands-parents un respect qui ne se discute pas ? Face à l’indignation, le temps s’amollirait comme de la tourbe ? Et la bêtise d’hier serait plus digeste que celle d’aujourd’hui ?

Ces livres gonflés de pus, Alberto Manguel les a-t-il accueillis dans sa bibliothèque ? Leur consacre-t-il un emplacement spécifique comme en médecine, les études de tératologie ? Ou les insère-t-ils parmi des auteurs qui, sans idéalisme ni soif d’amasser les faveurs de la foule, ont affirmé que les fiels de toute sorte sont des passions méprisables ?

Qu’elle soit millénaire ou de la veille, la laideur humaine se combat à l’identique ; et plutôt que de lui accorder, ne serait-ce que trois centimètres sur une étagère, je donnerai tout l’espace de ma bibliothèque à ce qui commémore la beauté et la prodigalité de nous.








dimanche 25 février 2018

Vie de Bastien Larampe


Il jouait à la pétanque le jeudi, en milieu d’après-midi, avec trois, quatre ou cinq personnes qui le conseillaient pour placer ses boules. Quelques mois plus tard, après avoir essuyé plus de défaites que de victoires, il s’inscrivit à La Godasse, une amicale de marche, pour des promenades deux dimanches par mois, en forêt de Rambouillet ou dans la Vallée-aux-Loups. La succession des champs, le chant des oiseaux, l’humide fraîcheur des lisières, les commentaires des randonneurs le lassèrent ; il les quitta pour Vive la vague, un club de voile regroupant une vingtaine d’étudiants qui s’entraînaient le samedi à la base nautique de l’Hautil, sur un lac artificiel creusé dans une butte où le vent s’engouffrait. La technicité de ce sport, le choc et la fréquence de ses chutes dans l’eau, la compétitivité entretenue par les autres, sa combinaison qui l’irritait à l’entrejambe et la distance à parcourir à pied jusqu’au parking finirent par le rebuter.

Après ces activités physiques, il voulut pratiquer quelque chose de plus esthète. Pendant un an, il prit des cours de guitare avec un ancien premier prix du conservatoire de Lons-le-Saunier. Son assiduité et son volontarisme lui permirent, chaque fois qu’il passait une soirée en famille ou auprès de ses amis, de leur jouer l’intro de Stairway to heaven.

Avec ce que la satisfaction exalte et pousse à renchérir, il s’essaya au piano. Dérouté que cet instrument possède davantage de touches que l’autre n’a de cordes, il se détourna de la musique pour les échecs, où il fut meilleur qu’ailleurs : sa capacité à anticiper les coups de l’adversaire, conjuguée à sa rationalité scientifique, le mena en demi-finale du tournoi de Pontoise, où il fut battu par un adolescent originaire de Corée du Sud, que son père adoptif, l’ayant sorti d’un orphelinat de Séoul, présentait comme un futur Grand Maître.

Ce nouveau revers l’orienta vers le rôlisme : entre amusement et rituel, observance et subversion, il acheta un glaive, une cape de bure et une gourde en peau dans un magasin de folklore médiéval puis se rendit plusieurs fois à des agapes célébrées dans les catacombes ou en forêt, sous un dolmen. Ignorant l’ésotérisme, il se sentit étranger à cette foule déguisée qui en savait plus que lui. Son arme claquant sur la cuisse, il rentra chez lui un soir où on refusait de lui expliquer ce qu’est l’hypocras. 

Les semaines qui suivirent furent des semaines de malaise ; il en conclut que s’affubler d’un costume de chevalier ne suffisait pas à son bonheur. Afin de se divertir sans se troubler, il alla tous les mardis à L’Oya, un bar à jeux qui servait des jus de légumes. À ceux de stratégie, malgré de l’aisance et de la réactivité, il fut battu par les habitués qui semblaient risquer leur vie sur le plateau ; quant à ceux de culture générale, bien qu’il ait lu des dizaines de livres, il fut devancé par ceux qui, connaissant déjà les réponses, les débitaient sans plaisir.

Il entreprit alors quelques parties de poker au sous-sol d’une brasserie tenue par deux frères autrefois condamnés pour détention d’armes : l’ambiance confinée du lieu et son penchant à l’avarice lui faisant craindre de perdre de l’argent, l’en éloignèrent.

À près de quarante-cinq ans, dépité de ne s’épanouir nulle part, il choisit un sport où l’âge est un atout : le marathon. En plus de courir quinze kilomètres trois fois par semaine, il changea d’hygiène, mangea du riz, du blanc de poulet, des biscuits vitaminés, acheta un short anti-frottement, régla son quotidien sur ses entraînements, fit la sieste et pour éviter les courbatures, chaque vendredi, il se rendit chez sa voisine, une masseuse retraitée qui continuait d’officier pour des tarifs avantageux. 

Un dimanche matin, au stade Franck Sauzée, une femme qui comme lui faisait des longueurs de terrain, le salua. Longiligne, aux cheveux roux qui frisaient, les yeux fins et vifs, plus de charme que de beauté, attirante et même davantage malgré des dents noires : la vigueur qui émanait d’elle plut à Bastien ; et ayant passion commune, ce fut facile de discuter.

L’automne d’après, au marathon de Reims, ils s’élancèrent ensemble sur la ligne de départ. Quarante-deux kilomètres plus tard, il trouva une sorte de gloire de franchir la ligne avant elle. Tous les deux en sourirent.

Récemment, on les a vus courir autour du lac d’Eaubonne, en menant devant eux une poussette où s’ébattait une petite fille.












samedi 21 octobre 2017

De la stérilité


Orphelin dès l’âge de trois ans, Aymeric commença des recherches en généalogie afin d’en apprendre un peu sur ceux qui l’avaient enfanté. Il s’appelait Zoramanche, un nom recensé dans cinq villes de France. S’étant rendu dans chacune d’elles, c’est à Candelles-sur-Vèbres, un hameau renommé pour ses rémouleurs, qu’il découvrit l’identité de ses parents, Aude et Raphaël, deux agriculteurs qui avaient cultivé du sureau avant de partir sans indiquer à personne où ils s’en allaient. Avec si peu, il frappa à chaque porte, en posant la même question aux habitants. De maison en maison, on lui répondit avec une bienveillance surprise, bien sûr qu’on se souvenait d’eux, ce couple toujours ensemble, sociable dès que le crépuscule arrivait, à trinquer sur la place des Couteliers mais s’éclipsant en journée, affairé sur sa plantation. Une femme au petit visage qui avait été leur voisine le fit entrer chez elle ; et assis dans la cuisine, elle lui montra une photo où ils posaient devant leur champ, une plante à la main et rieurs d’une insouciance qu’il n’avait pas.

Leur jovialité le troubla : si apparentes, leurs dents ; si ostensible, la joie qu’ils affichaient ; étaient-ils beaux tels qu’il aurait voulu ? « Puis-je la garder ? » D’un revers de main, la dame poussa la photo vers lui avant d’ajouter : « Votre père m’a parlé du sien. Dans les Vosges, il avait une scierie qui le faisait bien vivre. Sa femme était potière à Soufflenheim. »

Remontant la trame de son sang, il se rendit en Alsace où des bûcherons lui racontèrent son grand-père : travaillant dès l’âge de onze ans, il avait construit, deux décennies plus tard, un hangar à l’entrée de la forêt de Götteswiller, pour la découpe de pins et d’épicéas. Ils évoquèrent un artisan rigoureux qui au-delà de faire le commerce du bois, croyait à l’âme des arbres ; un mystique clairvoyant sur la comptabilité à tenir et les échéances de paiement. Ils rappelèrent un homme franc et droit, qui se vouait à son métier comme un croyant se consacre à sa religion ; discret sans être taiseux, pudique sans taire ses attendrissements et qui parfois, en fin de journée, après avoir livré une stère, invitait ses amis à souper, auxquels il dévoilait un peu de son enfance.

Bien qu’Aymeric fût dans l’inconfort d’investiguer son passé, l’envie d’y descendre s’accentua. En poursuivant sa quête, il lut dans les archives municipales de Ribeauvillé qu’une dénommée Clara Himmelsberg, une après-midi d’automne plus chaude que celles d’août, à la maternité des Trois Rivières, avait accouché de triplés, dont son grand-père, qu’elle fut le seul à reconnaître en parafant d’un X sur le registre des naissances avant de déposer les deux autres sur le perron d’une crèche avec, glissé dans leur couffin, une image pieuse en bas de laquelle était écrit : « Offrez-leur l’amour que je ne pourrai pas leur donner. »

Aymeric n’apprit pas pourquoi elle avait abandonné ces deux-là et élevé son troisième enfant mais dès qu’elle eut vingt-et-un ans, elle quitta l’Alsace pour la Bretagne, où elle retrouva sa mère, Maëlys, une vendeuse de fleurs qui, les nuits de pleine lune, sur la plage, suppliait les korrigans de semer généreusement pour la prochaine floraison.

Curieux de cette femme dont il ignorait le visage et dont il avait le même sang, il se rendit à Brest. Des recherches qu’il mena à l’Hôtel de Ville et dans plusieurs communes de banlieue, il apprit qu’elle était la fille d’Aline et Ronan, une institutrice et un pêcheur dont les familles respectives s’étaient concertées pour qu’ils fassent connaissance à un fest noz, à Damgan, face à la mer, un soir où on fêtait les constellations. De cette rencontre Aymeric lut quelques impressions : des notes sur un calepin, plusieurs témoignages d’amis qui exhortaient la maîtresse d’école à se lier avec celui qui l’attendait chaque après-midi, à la sortie de ses élèves. Cet arrangement avait réussi.

Remonter plus loin dans son passé empiéta sur le quotidien ; sa compagne, Angela, après plusieurs jours loin d’elle, déplora ses absences répétées. Bien qu’elle comprenne son souhait de connaître ses racines, elle entrevit dans ses allers-retours une hargne qui ne s’essoufflerait pas, voire la promesse de quelque chose de dévorant. Un soir, elle avoua se sentir seule depuis ces dernières semaines : leur couple devenait un désert. Ses confidences arrachèrent Aymeric à lui-même. Renonçant à ses trajets anxieux avant de compulser des registres poussiéreux où il glanait quelques informations sur ses ancêtres, il engagea Patrice Leaucarnot, un généalogiste renommé pour sonder plus profond la terre de ceux auxquels il devait la vie.

Quatre jours après, Leaucarnot revint vers lui : la mère d’Aline n’était pas bretonne : née dans un hameau d’Aubrac où, disait-on, les hivers étaient si glacials que les roches s’en brisaient ; après plusieurs visites nocturnes de son père dans sa chambre, elle avait rué de la maison en hurlant, avec sa culotte pour seul vêtement jusqu’à la grand-place de Nasbinals où elle s’était effondrée en maudissant les familles. Regroupés autour d’elle, les habitants effarés et immobiles, un couple de vieillards avait brisé la foule, l’avait relevée et emmenée chez eux, où ils l’avaient douchée, habillée puis fait prendre un repas.

Peu après, elle fut placée à l’asile des Grandes Lauzes. Les observations psychiatriques du docteur qui la traita rendaient compte d’une dégradation rapide et généralisée de son état : elle fut frappée de démangeaisons aux aisselles et aux pieds, d’hallucinations visuelles, de délires verbaux où elle prétendait qu’un loup l’avait violée ; plusieurs fois, elle vomit son repas avant de le régurgiter. Puis elle cessa de manger, toute nourriture lui paraissant du poison. Face aux infirmiers qui s’efforçant de l’alimenter, l’assirent sur une chaise, attachèrent ses mains et ses jambes avec une corde avant d’introduire un entonnoir dans sa bouche, elle se contracta tant que sa gorge gonfla jusqu’à ne rien laisser passer. En revanche, son appétit s’allumait devant les murs de sa chambre, dont elle léchait le plâtre ; quant à l’hygiène, elle crachait sur son avant-bras et y passait la langue plusieurs fois, comme un chat se nettoie.

Son médecin l’estima cliniquement perdue une après-midi de promenade dans le jardin, lorsqu’il l’aperçut au pied d’un arbre en train de se lacérer le vagin avec une branche. Son séjour dura huit mois : un matin d’automne, après une nuit sans cri, Charlotte fut retrouvée morte sur son lit, ses doigts enfoncés dans les yeux.

Ses parents l’ayant reniée dès son internement, c’est son frère qui se recueillit devant sa dépouille ; n’ayant pas assez d’argent pour l’inhumer dans un cercueil, il pria un ami prêtre de venir à la fosse commune réciter quelques chants d’éternité pour sa sœur avant qu’elle soit jetée dans un trou et recouverte de chaux. Ensuite, il retourna à l’asile où une aide-soignante lui remit, après l’avoir lavé, le linge qu’elle portait. Dès qu’il fut dehors, toucher ses vêtements le ravagea. Serrés dans son poing, il marcha avec les vestiges de celle qu’il avait vu naître et qui si jeune, dévorée de ténèbres, la dernière fois où il l’avait visitée, n’en était, pour tout langage, qu’à roter ou siffler.

Plutôt que de rentrer chez lui où il cohabitait avec son épouse, il se rendit dans un parc où il écrivit à son oncle une lettre sur l’agonie de Charlotte. Dès qu’il la reçut, celui-ci le supplia de brûler les habits de la défunte, pour conjurer que le malheur refrappe. Presque centenaire et veuf depuis près de trente ans, installé dans une cabane où il accueillait ceux qui le consultaient pour ses dons de guérisseur, Pierrick rappela à son neveu que des puissances invisibles régissaient la vie ; tantôt bienveillantes tantôt néfastes, comme celles qui s’étaient acharnées sur Charlotte ; et plutôt que de célébrer les beautés de l’amour fraternel, il l’exhorta à oublier : « Quitte les lieux où vos pas se sont mêlés. Fuis les paysages où tu la retrouverais. Casse les objets qu’elle a touchés puis jette-les et fais de ta mémoire un désert. »

En examinant l’enveloppe, Leaucarnot remarqua qu’elle était cachetée d’un sceau représentant un dragon surplombant un puits. Dans un livre d’héraldique, il apprit que Lésinoir, un hameau situé entre Bruère-Allichamps et Saint-Amand-Montrond portait cet emblème depuis la seconde moitié du Moyen-Âge. Or, dans le registre d’état civil, il repéra le nom de Sormanche, variante simplifiée de Zoramanche. L’omission du a le questionna : était-elle due à une erreur de graphie entre les malles-charrettes qui traversaient la France d’Amiens à Clermont-Ferrand ? Ou venait-elle de lui, impatient à changer de nom suite à un déboire qui l’aurait entaché ?  

Leaucarnot découvrit que Pierrick avait eu deux enfants, des jumeaux mort-nés, enterrés un soir de pluie, dans le cimetière, entre deux sépultures dont la concession n’avait pas été renouvelée. Cette paternité dévastée l’avait mené aux obscurités de la spiritualité. Selon les témoignages de ses voisins, chaque jour, dès la fin de la matinée, il s’asseyait devant leur tombe, ouvrait un livre et se mettait à réciter des sortes de poèmes dans une langue inconnue jusqu’au coucher du soleil.

Recensant les livrets de finances établis par les librairies de quartier, Leaucarnot releva une recrudescence d’achats de guides ésotériques à l’époque où Pierrick vivait son deuil. Bien que sibyllins, leurs titres auguraient d’une adhésion à l’occultisme : Traité de la grande roue, Initiation aux cinq Motifs, Rituels d’observance et d’ablution précédant l’entrée au Temple, Nouvelles convergences de la Rose, Connaissance de l’éther et des Principes Mobiles, Symbolique terrestre et céleste des nécropoles de Haute-Égypte. La liste continuait, de recueils mystiques en pseudo-grimoires de sorcellerie. Lui, ce père ravagé par la mort de ses nourrissons, il avait écourté ses nuits à relire que les fantômes rampent parmi les couloirs de nos songes.

Sa foi mena Leaucarnot à chercher parmi les ouvrages rédigés dans la région, qui prisaient les légendes locales telles que l’adoration au Serpent blanc, le sacrifice des enfants aux dents écartées, la récolte des pissenlits entre minuit et l’aube. En reliant les patronymes de ceux qui y figuraient, il découvrit que Pierrick était le petit-fils d’Albin Soromachel, un disciple de Nostradamus, zélé jusqu’à l’idolâtrie comme en témoignent les dernières lignes de son testament : « Mon maître a vu l’avenir. Écoutez celui qui sait. Ses paroles sont dictées par la main de Dieu. »

Les connaissances qu’il acquit sur le passé de Soromachel l’exaltèrent ; il continua d’enquêter, tissant vite la continuité de trois siècles, en s’étonnant que l’hérédité d’une famille humble soit plus documentée que la plupart des lignées aristocratiques. Comme un explorateur des fonds marins s’enivre de descendre dans la lourde obscurité de l’eau, il voulut les connaître, ces aïeux disséminés sur l’Hexagone, frappés par la démence ou ambitieux dans leur métier, mécontents de leur sédentarité ou scrupuleux à s’ancrer dans un lieu où ils voulaient trouver quiétude. Une fiévreuse bizarrerie les entourait, où il s’enfonça en fouillant chaque archive qui se rattachait à eux.

Lui qui avait étudié des dynasties européennes, des descendances de baronnies ou de duchés, la hargne le prit pour ces gens au-dessus desquels le mystère flottait. Il remonta jusqu’au quatorzième siècle, à un certain Sormitala, dont il ne sut si c’était une femme ou un homme, qui avait fondé une secte professant que le diable vivait sur la lune et que l’Humanité devait construire une échelle en bois de sycomore jusqu’à elle afin de l’y trouver, l’attaquer et le terrasser. Le passé, après, se perdait.

Leaucarnot fixa rendez-vous à Aymeric dans une brasserie où il lui remit un carnet contenant les informations rassemblées sur ses ancêtres. Bien que l’histoire de sa famille l’accaparât plus qu’aucune autre, il lui tarifa son travail moins cher que d’ordinaire.

Son professionnalisme le retint d’avouer que ses origines avaient un je ne sais quoi d’édifiant. Avec leurs cafés, chacun commanda une pâtisserie. La suave lenteur du service les faisant discuter, ils s’entretinrent près d’une heure, dans ce que la proximité a de vif et d’éphémère car ils n’auraient plus à se solliciter.

À la fin de ce moment où se mêlèrent l’empathie et la défiance, Leaucarnot se leva et lui souhaita « bonne chance » ; puis ils se saluèrent dans un sourire silencieux.

Se retrouvant seul face à la succession de courts paragraphes le renseignant sur l’existence brève ou longue, tragique ou solaire, aliénée ou avisée, dévoratrice ou insouciante de ceux qui avaient écrit l’histoire de son sang, Aymeric ressentit d’abord une sorte de prestige sombre puis le malaise l’emporta.

Quelques soirs plus tard, en dînant avec Angela, il lui annonça qu’il ne voudrait, avec elle ni avec aucune femme, dans un mois ou dix ans, devenir père. Lui, l’orphelin qui avait entrepris d’effacer un peu l’ombre sur le visage de ses géniteurs, il lui fit entrevoir en quelques phrases que leur enfant, s’ils en avaient un, il ne saurait pas le rendre heureux…

mardi 26 septembre 2017

Portrait de l'absent


Ils étaient mariés depuis près de trente ans quand une après-midi de printemps, Pablo déposa, sur la table du salon, un carré de papier où d’une écriture ronde et large il avait recopié le nom, le prénom et l’adresse de celui qui était le frère de sa femme, un frère qu’elle n’avait jamais rencontré et dont elle ignorait jusqu’au visage, né dans le secret, élevé dans le secret mais dont ses tantes, autrefois, lui avaient laissé entrevoir que l’année de sa naissance, son père s’était rendu deux fois à la maternité. Lui, éloquent sur sa carrière d’officier de marine, il était, en contrepartie, resté taiseux sur ses adultères et l’enfant que ses sœurs avaient désigné comme « le fruit de l’ombre ».

Après l’avoir lu, Clara fut embarrassée ; parce qu’en moins d’une semaine, son époux avait trouvé la trace de quelqu’un dont elle soupçonnait l’existence depuis cinquante ans sans avoir rien entrepris pour en apprendre davantage sur lui ; et parce que là, tout de suite, à celui qui pendant un demi-siècle avait rampé en elle comme un fantôme, elle pouvait écrire une lettre où, en quelques lignes, elle le renseignerait qu’ils avaient le même géniteur.

Elle prit le papier, le plia et le coinça sous la statuette d’ange placée à côté de la table, sur un guéridon en verre bleu ; puis elle sortit dans le jardin, qu’elle arpenta avec une espèce d’errance, en touchant le feuillage et l’écorce du bouleau. Pablo, qui l’observait depuis la chambre, la vit remuer ses lèvres ; et bien qu’il s’endorme depuis dix-mille nuits avec ce visage, il ne sut pas y lire : que murmurait-elle ? Étaient-ce seulement des murmures ?

Elle s’assit au bout de la haie de rondins qu’il avait fait construire l’année d’avant, pour éviter un affaissement de la pente. Son regard lui parut si songeur qu’il y trouva une béance. Il l’appela dans un chuchotement qui n’espère pas être entendu, tendit le bras trop furtivement pour qu’elle l’aperçoive ; puis, comme fortifié par le silence, il retourna  au salon.

La table était vide, ce qui ne le surprit pas, Clara ayant pour habitude de déplacer les objets qui lui déplaisaient. En furetant, Pablo aperçut le papier, le tira de sous la statuette et le serra dans son poing. Des images de son enfance remontèrent : éduqué dans une famille diserte, il aperçut, comme un vestige de songe, ses parents lui parler de ses ancêtres ; et il la rejoignit dans le jardin : « Je ne souhaite pas » lui dit-elle. Elle se leva, marcha jusqu’au rosier qui longeait le muret, à gauche de la marche menant dans la cuisine ; elle ôta des pétales, coupa quelques tiges, arracha une fleur qui ne flétrissait pas puis rentra.

Dans la lumière de la fin d’après-midi, mal assis sur son rondin, Pablo fixa devant lui, triste de sa maladresse.  

Ses yeux s’embuèrent. Quelques minutes passèrent où l’herbe du gazon, le feuillage des arbres et le bourdonnement des insectes le remplirent comme un souffle. À son tour, il alla au rosier, ramassa plusieurs pétales qu’il engloutit dans sa poche et mêla au papier qu’elle lui avait rendu. Quand sa main ne distingua plus l’un de l’autre, il le serra ; une attente commença pendant que le crépuscule arrivait.

Le refus de Clara le submergea : elle n’avait pas envie de savoir où son demi-frère vivait, connaître son quotidien ni se retrouver face à un inconnu qui, peut-être, lui ressemblait.

Le papier enroulé dans les pétales faisait une boule : il la compressa, seul et immobile sous le soleil qui déclinait.

Les larmes troublèrent sa vue.

Quand les premières ombres s’étendirent, il lança le tout par-dessus le muret.

 Clara et lui n’en parlèrent plus.

lundi 28 août 2017

Philippe, sycophante


Son métier consistait à inventer une ou plusieurs rumeurs sur quelqu’un puis à les répandre en ville, de rue en rue, lors des marchés, des ventes à la criée ou après les débats sur l’Agora. Le plus souvent, un marchand, un paysan, un politicien, un militaire ou un mari jaloux lui demandait de ternir la réputation d’un rival. Il fallait noircir vite et bien son début de prestige ; bref, on le payait pour diffamer. Travail rémunérateur, effectué par une poignée d’Athéniens car la délation, en plus de s’affranchir de la morale, nécessitait une endurance à avilir ceux qu’elle avait pris pour cible.

Quels que soient l’âge, le passé, les actions, le mérite, le désintérêt des citoyens qu’on lui demandait de souiller, il consentait. Le scrupule n’est pas rentable ; de plus, il aurait perdu du temps à se renseigner sur eux. Son empirisme l’emportait sur les égards et le respect de l’Autre, les sagesses de philosophes, etc. Quand il se revoyait enfant, au collège, défendant un élève que d’autres brimaient, ce souvenir l’embarrassait ; et si quelqu’un lui avait rappelé ses anciennes bravoures, ses joues en auraient rougi. À présent, la magnanimité était une époque lointaine et s’enrichir constituait son unique exigence. Diffamer plus, récolter plus ; et chaque nuit, il s’endormait en murmurant ces quatre mots.

Il faisait plus que vivoter mais il voulut vivre. La calomnie paye bien. Si au début, un je ne sais quoi de culpabilité l’avait fait douter d’une telle profession, il se persuada, en amassant de l’argent, que souiller des réputations n’était pas si blâmable ; et ce qu’il avait entendu et continuait d’entendre sur la laideur du mensonge avait fini par renforcer son envie de colporter le pire.

Sillonnant, du matin au crépuscule, les quartiers où ses on-dit s’éparpilleraient comme des graines dans le vent ; lui qui sur un cahier notait l’heure où le gotha entrait et sortait des lieux de fête, il se vouait à son travail dans tout ce que le mysticisme a d’étroit. Il agissait furtivement : un jour, par exemple, à la sortie de l’école, il raconta à un groupe de parents venus chercher leurs enfants que l’instituteur était un tactile puis il s’en alla. Moins d’une semaine après, celui-ci se pendit dans sa cave.

Méticuleux, sans éthique et certain d’avoir trouvé là sa vocation, il ne se contrariait pas de puer du cœur. La notoriété qu’il avait acquise au fil de ses ténébreux cancans l’avait rendu fier. Avec quelques phrases, il défaisait des vies. Dévaster l’indifférait : puisque la foule s’était fiée à lui, la vérité ne résidait pas ailleurs.

Un matin, il reçut la visite d’un vieil homme aux yeux blancs, qui l’interpela : « Dans le quartier, on n’aime pas Alexa. Fais ce que tu dois. »

Alexa était sa belle-sœur. Meurtrir parmi les siens ? S’attaquer à la femme que son frère chérissait ? Dégrader quelqu’un qui lui avait toujours semblé intègre ? Il hésita. Lui qui avait prospéré en sapant la dignité de centaines d’Athéniens sans en faire de mauvais rêves, on le vit hagard pendant quelques heures, à arpenter les rues comme si un songe mêlé de nausée l’accaparait.

Pragmatique, il se donna une semaine pour faire son choix mais dès le lendemain, dans les derniers moments de l’aube, il se persuada que discréditer sa belle-sœur le rendrait redouté ; après, une sorte de gloire l’entourerait, qui ferait de lui un incontournable. Sorti de chez lui, il raconta qu’elle avait invité de jeunes marchands dans sa maison, en ajoutant que cette hospitalité ne devait pas être surinterprétée. Puis il s’éclipsa avec la moue de l’invité qui en a trop dit.  

Quelques heures plus tard, sur le seuil de sa porte, sa belle-sœur trouva un cadavre d’oiseau, des étrons, des crachats et des lettres gravées sur le mur : PUTE.

Elle qui était la femme d’un seul homme suffoqua avant de fuir. Un pêcheur retrouva son corps le lendemain, au pied d’une falaise ; dans la nuit, elle s’était suicidée avec la mer pour dernier regard et la honte pour dernière sensation.

Philippe en fut déçu : son frère avait épousé une femme bien fragile ; quant à la rumeur qu’il avait propagée, surpris qu’elle fût si efficace, il entrevit le bénéfice de la répéter pour d’autres femmes.

Dans sa famille, certains savaient comment il récoltait des drachmes en se réveillant tard et sans se faire transpirer dans les champs. Ils comprirent que c’était lui, le calomniateur mais n’ayant pas de preuve pour l’accuser, ils se contentèrent de le haïr.

Rejeté par ses proches fut peu : élevé au rang de Grand Délateur, Philippe fêta sa promotion sur les hauteurs d’Athènes, dans le palais qu’un magistrat soucieux de solliciter ses services avait mis à sa disposition trois jours et trois nuits.









mardi 4 juillet 2017

Où le reflet finit




Une ancienne mannequin l’avait alertée que si elle dormait plus de cinq heures, elle se réveillerait le visage bouffi ; par conséquent, chaque soir, selon qu’elle allait au lit tôt ou tard, elle réglait son réveil selon le temps de sommeil qui la rendrait fraîche et émaciée le lendemain. D’autres auraient renoncé vite à cette hygiène  mais elle, par une sorte d’endurance sombre qui présidait à chacun de ses choix, elle fit d’un commandement une exaltante contrainte puis un rituel puis une habitude et enfin, une évidence. Au premier bruit de la sonnerie, elle se levait d’un bond, ruait dans la salle de bains et se scrutait devant le miroir de son armoire à pharmacie. Bien que ses joues soient creuses, elle apercevait un trop-plein ; le reste de la journée consistait à s’en défaire, comme on gratterait une tache sur sa chemise jusqu’à ce qu’elle disparaisse.


Après y avoir posé un sachet de glaçons, elle s’asseyait sur son canapé pendant une demi-heure puis se rendait dans la salle de sports située à une centaine de mètres de son appartement ; c’est là, depuis cinq ans, cinq fois par semaine, qu’elle suivait un cours de fitness avant de courir deux heures sur un tapis. De retour chez elle, sous la douche, elle se savonnait et frottait sa peau jusqu’à la rendre rouge. Puis elle s’essuyait avec la même hargne.

Un matin, devant le miroir, après en avoir essuyé la buée, lorsqu’elle se vit, elle trembla.

Trois jours plus tard, n’ayant pas de nouvelles d’elle, son frère la retrouva étendue sur le ventre, du sang autour d’elle. Après enquête, le médecin légiste en conclut qu’elle s’était asséné plusieurs coups de couteau aux pommettes avant de perdre connaissance et tomber à terre, sa mort ayant été provoquée par le choc de sa tête sur le carrelage.

À l’annonce de son décès, ses parents et ses amis pleurèrent mais ne furent pas surpris. Sa beauté la terrorisait : à vingt-six ans, bien qu’elle soit grande, elle s’habillait en taille enfant ; malgré sa jeunesse, elle se recouvrait de fond de teint ; ses lèvres étaient pulpeuses mais elle passait du crayon autour afin de les faire ressortir ; quant à sa silhouette, en dépit de ses quarante-huit kilos, elle se faisait vomir après les repas.

Néanmoins, on l’enterra avec effarement. Elle que tant d’hommes et de femmes avaient désirée ; qui avait amassé en une dizaine de défilés assez d’argent pour voyager partout ; elle dont la blancheur de peau lui avait valu le surnom de « déesse porcelaine », ceux qui l’avaient connue pensèrent, dans ce que la songerie amène de culpabilité, qu’ils auraient pu la détourner de ses peurs.

Avant la cérémonie, sur son cercueil, sa mère posa un cadre en bois doré contenant une photographie d’elle, en noir et blanc, la montrant en train de sourire. Chaque fois qu’ils l’aperçurent, une tristesse les submergea où l’inertie de leur peine se mêlait à la colère.

En sortant du cimetière, certains eurent soif de parler. Ils rappelèrent l’harmonie de ses traits, la douceur de sa voix, son goût pour l’art, son érudition ; les larmes revinrent. Elle qui ne laisserait pour mémoire qu’un sac rempli de laxatifs entassés sous son lit et des vidéos de défilés où on la voit traverser le podium d’un regard absent, elle était morte, déjà, mais fidèle à l’obscure promesse qu’elle s’était faite de ne décevoir pas une seule fois physiquement.


 
 
 
 

 


 

vendredi 9 juin 2017

Un influent



C’est l’aisance et la rapidité avec lesquelles il s’était enrichi en vendant de la porcelaine dégriffée qui l’avaient mené à considérer autrement l’homme qu’il était ; car jusqu’alors, avec un visage des plus ordinaires, ni séduisant ni laid, habillé le plus souvent d’un pantalon beige et d’un gilet gris, n’ayant pas vécu des épreuves qui auraient pu faire naître en lui le sentiment qu’il était quelqu’un de rare ; ni talentueux ni cancre à l’école, ni fusionnel ni fâché avec sa famille, ni fêtard ni ermite, ni érudit ni inculte, ni bavard ni taiseux, ni généreux ni rat, il s’était perçu comme un être semblable à des millions d’autres qui, du lundi au vendredi, se levait à sept heures, buvait son café, mangeait une tartine de pain beurrée puis partait au travail pour rentrer en fin d’après-midi, impatient que le week-end arrive afin de sortir avec son groupe d’amis. Mais après une succession de métiers qu’il avait faits sans avoir à persuader quiconque d’acheter un produit, il fut recruté comme démarcheur dans une entreprise de vaissellerie qui se portait plutôt mal que bien.

Le porte-à-porte fut sa providence : de maison en maison à vanter des ustensiles de moindre qualité comme s’ils étaient des objets indispensables pour une vie heureuse ; à les décrire avec autant de ferveur et de suggestivité qu’un chef-d’œuvre de la peinture, il écoula tant de services de table qu’en trois mois, l’entreprise fut sauvée et un trimestre plus tard, grâce à lui seul (qui réalisait près de deux tiers des ventes), pour la première fois depuis un quart de siècle, elle redevint rentable.

Il exigea d’abord d’être mieux payé, ce qui lui fut accordé aussitôt. Puis, dans un questionnement que facilite la neuve délectation du confort, il s’examina : comment avait-il persuadé tant de gens à payer pour sa camelote ? Comment leur avait-il fait entrevoir qu’en mangeant dans ses assiettes, ils savoureraient à chaque repas un peu plus de félicité ? Et après ce troublant sondage de soi-même, il sentit qu’il avait une sorte d’aptitude ou de prédisposition à influencer les gens. Cette jouissive impression devint une certitude ; et au fil des semaines, il se demanda comment il pourrait mettre davantage à profit ce qu’il appelait son « don ». En prospérant dans le commerce ? Cette possibilité lui déplut ; il lui fallait moins prosaïque comme aventure - car c’est ainsi qu’il voulait désormais vivre. Et plus ample aussi, plus fédérateur. Quant à l’argent, il fut une autre prérogative : on amasserait davantage.

Un après-midi, dans la rue, il entendit un garçon aux yeux ronds demander à son père : « Papa, c’est qui, Dieu ? » Cette interrogation le fit d’abord sourire puis, dans tout ce que l’innocence d’une réflexion d’enfant résonne d’une vertigineuse acuité chez les adultes qui ne prétendent pas tout savoir sur tout, il se posa à lui-même : « Qui est Dieu ? » Et une machinerie intérieure s’enclencha : « Pourquoi pas moi ? »

Le samedi d’après, en milieu de soirée, dans le village de Montfavet, alors que les habitants s’étaient rassemblés sur la place pour fêter les vendanges, il entra en titubant et s’écroula devant eux. Après avoir été relevé, il leur raconta que des êtres nimbés de lumière l’avaient transporté dans leur vaisseau spatial avant d’entamer un voyage à travers le système solaire, pendant lequel ils lui avaient révélé que Dieu s’apprêtait d’ici quelques années à venir sur Terre afin de livrer à l’humanité le secret de l’immortalité.

La plupart ricanèrent de son récit mais il y en eut quelques-uns pour le croire. À ceux-là, il parla de son périple cosmique avec autant d’exaltation que de sa vaisselle dégriffée ; et il les fascina. Hallucinatoire et gémissant, il avait marché jusqu’à eux pour dévoiler le stupéfiant futur ! La Vérité jaillissait de sa bouche ! L’avenir qu’il esquissait, oui, serait le leur !

Ces inconnus furent ses premiers fidèles ; ils se dévouèrent à lui comme un poète à sa muse : et puisque son corps se crispait, que sa voix tremblotait et que ses yeux s’emplissaient d’extase, ils décidèrent, pour assister cet homme en souffrance de lui donner une part de leurs revenus, en plus de l’héberger dans la maison de l’un puis de l’autre car ils se devaient de l’accueillir, de côtoyer ce héros, ce surhomme, cet élu qui avait sillonné l’univers avant de surgir sur la place de Montfavet pour leur annoncer que Dieu lui avait ordonné de répandre sa prophétie…