mardi 26 septembre 2017

Portrait de l'absent


Ils étaient mariés depuis près de trente ans quand une après-midi de printemps, Pablo déposa, sur la table du salon, un carré de papier où d’une écriture ronde et large il avait recopié le nom, le prénom et l’adresse de celui qui était le frère de sa femme, un frère qu’elle n’avait jamais rencontré et dont elle ignorait jusqu’au visage, né dans le secret, élevé dans le secret mais dont ses tantes, autrefois, lui avaient laissé entrevoir que l’année de sa naissance, son père s’était rendu deux fois à la maternité. Lui, éloquent sur sa carrière d’officier de marine, il était, en contrepartie, resté taiseux sur ses adultères et l’enfant que ses sœurs avaient désigné comme « le fruit de l’ombre ».

Après l’avoir lu, Clara fut embarrassée ; parce qu’en moins d’une semaine, son époux avait trouvé la trace de quelqu’un dont elle soupçonnait l’existence depuis cinquante ans sans avoir rien entrepris pour en apprendre davantage sur lui ; et parce que là, tout de suite, à celui qui pendant un demi-siècle avait rampé en elle comme un fantôme, elle pouvait écrire une lettre où, en quelques lignes, elle le renseignerait qu’ils avaient le même géniteur.

Elle prit le papier, le plia et le coinça sous la statuette d’ange placée à côté de la table, sur un guéridon en verre bleu ; puis elle sortit dans le jardin, qu’elle arpenta avec une espèce d’errance, en touchant le feuillage et l’écorce du bouleau. Pablo, qui l’observait depuis la chambre, la vit remuer ses lèvres ; et bien qu’il s’endorme depuis dix-mille nuits avec ce visage, il ne sut pas y lire : que murmurait-elle ? Étaient-ce seulement des murmures ?

Elle s’assit au bout de la haie de rondins qu’il avait fait construire l’année d’avant, pour éviter un affaissement de la pente. Son regard lui parut si songeur qu’il y trouva une béance. Il l’appela dans un chuchotement qui n’espère pas être entendu, tendit le bras trop furtivement pour qu’elle l’aperçoive ; puis, comme fortifié par le silence, il retourna  au salon.

La table était vide, ce qui ne le surprit pas, Clara ayant pour habitude de déplacer les objets qui lui déplaisaient. En furetant, Pablo aperçut le papier, le tira de sous la statuette et le serra dans son poing. Des images de son enfance remontèrent : éduqué dans une famille diserte, il aperçut, comme un vestige de songe, ses parents lui parler de ses ancêtres ; et il la rejoignit dans le jardin : « Je ne souhaite pas » lui dit-elle. Elle se leva, marcha jusqu’au rosier qui longeait le muret, à gauche de la marche menant dans la cuisine ; elle ôta des pétales, coupa quelques tiges, arracha une fleur qui ne flétrissait pas puis rentra.

Dans la lumière de la fin d’après-midi, mal assis sur son rondin, Pablo fixa devant lui, triste de sa maladresse.  

Ses yeux s’embuèrent. Quelques minutes passèrent où l’herbe du gazon, le feuillage des arbres et le bourdonnement des insectes le remplirent comme un souffle. À son tour, il alla au rosier, ramassa plusieurs pétales qu’il engloutit dans sa poche et mêla au papier qu’elle lui avait rendu. Quand sa main ne distingua plus l’un de l’autre, il le serra ; une attente commença pendant que le crépuscule arrivait.

Le refus de Clara le submergea : elle n’avait pas envie de savoir où son demi-frère vivait, connaître son quotidien ni se retrouver face à un inconnu qui, peut-être, lui ressemblait.

Le papier enroulé dans les pétales faisait une boule : il la compressa, seul et immobile sous le soleil qui déclinait.

Les larmes troublèrent sa vue.

Quand les premières ombres s’étendirent, il lança le tout par-dessus le muret.

 Clara et lui n’en parlèrent plus.

lundi 28 août 2017

Philippe, sycophante


Son métier consistait à inventer une ou plusieurs rumeurs sur quelqu’un puis à les répandre en ville, de rue en rue, lors des marchés, des ventes à la criée ou après les débats sur l’Agora. Le plus souvent, un marchand, un paysan, un politicien, un militaire ou un mari jaloux lui demandait de ternir la réputation d’un rival. Il fallait noircir vite et bien son début de prestige ; bref, on le payait pour diffamer. Travail rémunérateur, effectué par une poignée d’Athéniens car la délation, en plus de s’affranchir de la morale, nécessitait une endurance à avilir ceux qu’elle avait pris pour cible.

Quels que soient l’âge, le passé, les actions, le mérite, le désintérêt des citoyens qu’on lui demandait de souiller, il consentait. Le scrupule n’est pas rentable ; de plus, il aurait perdu du temps à se renseigner sur eux. Son empirisme l’emportait sur les égards et le respect de l’Autre, les sagesses de philosophes, etc. Quand il se revoyait enfant, au collège, défendant un élève que d’autres brimaient, ce souvenir l’embarrassait ; et si quelqu’un lui avait rappelé ses anciennes bravoures, ses joues en auraient rougi. À présent, la magnanimité était une époque lointaine et s’enrichir constituait son unique exigence. Diffamer plus, récolter plus ; et chaque nuit, il s’endormait en murmurant ces quatre mots.

Il faisait plus que vivoter mais il voulut vivre. La calomnie paye bien. Si au début, un je ne sais quoi de culpabilité l’avait fait douter d’une telle profession, il se persuada, en amassant de l’argent, que souiller des réputations n’était pas si blâmable ; et ce qu’il avait entendu et continuait d’entendre sur la laideur du mensonge avait fini par renforcer son envie de colporter le pire.

Sillonnant, du matin au crépuscule, les quartiers où ses on-dit s’éparpilleraient comme des graines dans le vent ; lui qui sur un cahier notait l’heure où le gotha entrait et sortait des lieux de fête, il se vouait à son travail dans tout ce que le mysticisme a d’étroit. Il agissait furtivement : un jour, par exemple, à la sortie de l’école, il raconta à un groupe de parents venus chercher leurs enfants que l’instituteur était un tactile puis il s’en alla. Moins d’une semaine après, celui-ci se pendit dans sa cave.

Méticuleux, sans éthique et certain d’avoir trouvé là sa vocation, il ne se contrariait pas de puer du cœur. La notoriété qu’il avait acquise au fil de ses ténébreux cancans l’avait rendu fier. Avec quelques phrases, il défaisait des vies. Dévaster l’indifférait : puisque la foule s’était fiée à lui, la vérité ne résidait pas ailleurs.

Un matin, il reçut la visite d’un vieil homme aux yeux blancs, qui l’interpela : « Dans le quartier, on n’aime pas Alexa. Fais ce que tu dois. »

Alexa était sa belle-sœur. Meurtrir parmi les siens ? S’attaquer à la femme que son frère chérissait ? Dégrader quelqu’un qui lui avait toujours semblé intègre ? Il hésita. Lui qui avait prospéré en sapant la dignité de centaines d’Athéniens sans en faire de mauvais rêves, on le vit hagard pendant quelques heures, à arpenter les rues comme si un songe mêlé de nausée l’accaparait.

Pragmatique, il se donna une semaine pour faire son choix mais dès le lendemain, dans les derniers moments de l’aube, il se persuada que discréditer sa belle-sœur le rendrait redouté ; après, une sorte de gloire l’entourerait, qui ferait de lui un incontournable. Sorti de chez lui, il raconta qu’elle avait invité de jeunes marchands dans sa maison, en ajoutant que cette hospitalité ne devait pas être surinterprétée. Puis il s’éclipsa avec la moue de l’invité qui en a trop dit.  

Quelques heures plus tard, sur le seuil de sa porte, sa belle-sœur trouva un cadavre d’oiseau, des étrons, des crachats et des lettres gravées sur le mur : PUTE.

Elle qui était la femme d’un seul homme suffoqua avant de fuir. Un pêcheur retrouva son corps le lendemain, au pied d’une falaise ; dans la nuit, elle s’était suicidée avec la mer pour dernier regard et la honte pour dernière sensation.

Philippe en fut déçu : son frère avait épousé une femme bien fragile ; quant à la rumeur qu’il avait propagée, surpris qu’elle fût si efficace, il entrevit le bénéfice de la répéter pour d’autres femmes.

Dans sa famille, certains savaient comment il récoltait des drachmes en se réveillant tard et sans se faire transpirer dans les champs. Ils comprirent que c’était lui, le calomniateur mais n’ayant pas de preuve pour l’accuser, ils se contentèrent de le haïr.

Rejeté par ses proches fut peu : élevé au rang de Grand Délateur, Philippe fêta sa promotion sur les hauteurs d’Athènes, dans le palais qu’un magistrat soucieux de solliciter ses services avait mis à sa disposition trois jours et trois nuits.









mardi 4 juillet 2017

Où le reflet finit




Une ancienne mannequin l’avait alertée que si elle dormait plus de cinq heures, elle se réveillerait le visage bouffi ; par conséquent, chaque soir, selon qu’elle allait au lit tôt ou tard, elle réglait son réveil selon le temps de sommeil qui la rendrait fraîche et émaciée le lendemain. D’autres auraient renoncé vite à cette hygiène  mais elle, par une sorte d’endurance sombre qui présidait à chacun de ses choix, elle fit d’un commandement une exaltante contrainte puis un rituel puis une habitude et enfin, une évidence. Au premier bruit de la sonnerie, elle se levait d’un bond, ruait dans la salle de bains et se scrutait devant le miroir de son armoire à pharmacie. Bien que ses joues soient creuses, elle apercevait un trop-plein ; le reste de la journée consistait à s’en défaire, comme on gratterait une tache sur sa chemise jusqu’à ce qu’elle disparaisse.


Après y avoir posé un sachet de glaçons, elle s’asseyait sur son canapé pendant une demi-heure puis se rendait dans la salle de sports située à une centaine de mètres de son appartement ; c’est là, depuis cinq ans, cinq fois par semaine, qu’elle suivait un cours de fitness avant de courir deux heures sur un tapis. De retour chez elle, sous la douche, elle se savonnait et frottait sa peau jusqu’à la rendre rouge. Puis elle s’essuyait avec la même hargne.

Un matin, devant le miroir, après en avoir essuyé la buée, lorsqu’elle se vit, elle trembla.

Trois jours plus tard, n’ayant pas de nouvelles d’elle, son frère la retrouva étendue sur le ventre, du sang autour d’elle. Après enquête, le médecin légiste en conclut qu’elle s’était asséné plusieurs coups de couteau aux pommettes avant de perdre connaissance et tomber à terre, sa mort ayant été provoquée par le choc de sa tête sur le carrelage.

À l’annonce de son décès, ses parents et ses amis pleurèrent mais ne furent pas surpris. Sa beauté la terrorisait : à vingt-six ans, bien qu’elle soit grande, elle s’habillait en taille enfant ; malgré sa jeunesse, elle se recouvrait de fond de teint ; ses lèvres étaient pulpeuses mais elle passait du crayon autour afin de les faire ressortir ; quant à sa silhouette, en dépit de ses quarante-huit kilos, elle se faisait vomir après les repas.

Néanmoins, on l’enterra avec effarement. Elle que tant d’hommes et de femmes avaient désirée ; qui avait amassé en une dizaine de défilés assez d’argent pour voyager partout ; elle dont la blancheur de peau lui avait valu le surnom de « déesse porcelaine », ceux qui l’avaient connue pensèrent, dans ce que la songerie amène de culpabilité, qu’ils auraient pu la détourner de ses peurs.

Avant la cérémonie, sur son cercueil, sa mère posa un cadre en bois doré contenant une photographie d’elle, en noir et blanc, la montrant en train de sourire. Chaque fois qu’ils l’aperçurent, une tristesse les submergea où l’inertie de leur peine se mêlait à la colère.

En sortant du cimetière, certains eurent soif de parler. Ils rappelèrent l’harmonie de ses traits, la douceur de sa voix, son goût pour l’art, son érudition ; les larmes revinrent. Elle qui ne laisserait pour mémoire qu’un sac rempli de laxatifs entassés sous son lit et des vidéos de défilés où on la voit traverser le podium d’un regard absent, elle était morte, déjà, mais fidèle à l’obscure promesse qu’elle s’était faite de ne décevoir pas une seule fois physiquement.


 
 
 
 

 


 

vendredi 9 juin 2017

Un influent



C’est l’aisance et la rapidité avec lesquelles il s’était enrichi en vendant de la porcelaine dégriffée qui l’avaient mené à considérer autrement l’homme qu’il était ; car jusqu’alors, avec un visage des plus ordinaires, ni séduisant ni laid, habillé le plus souvent d’un pantalon beige et d’un gilet gris, n’ayant pas vécu des épreuves qui auraient pu faire naître en lui le sentiment qu’il était quelqu’un de rare ; ni talentueux ni cancre à l’école, ni fusionnel ni fâché avec sa famille, ni fêtard ni ermite, ni érudit ni inculte, ni bavard ni taiseux, ni généreux ni rat, il s’était perçu comme un être semblable à des millions d’autres qui, du lundi au vendredi, se levait à sept heures, buvait son café, mangeait une tartine de pain beurrée puis partait au travail pour rentrer en fin d’après-midi, impatient que le week-end arrive afin de sortir avec son groupe d’amis. Mais après une succession de métiers qu’il avait faits sans avoir à persuader quiconque d’acheter un produit, il fut recruté comme démarcheur dans une entreprise de vaissellerie qui se portait plutôt mal que bien.

Le porte-à-porte fut sa providence : de maison en maison à vanter des ustensiles de moindre qualité comme s’ils étaient des objets indispensables pour une vie heureuse ; à les décrire avec autant de ferveur et de suggestivité qu’un chef-d’œuvre de la peinture, il écoula tant de services de table qu’en trois mois, l’entreprise fut sauvée et un trimestre plus tard, grâce à lui seul (qui réalisait près de deux tiers des ventes), pour la première fois depuis un quart de siècle, elle redevint rentable.

Il exigea d’abord d’être mieux payé, ce qui lui fut accordé aussitôt. Puis, dans un questionnement que facilite la neuve délectation du confort, il s’examina : comment avait-il persuadé tant de gens à payer pour sa camelote ? Comment leur avait-il fait entrevoir qu’en mangeant dans ses assiettes, ils savoureraient à chaque repas un peu plus de félicité ? Et après ce troublant sondage de soi-même, il sentit qu’il avait une sorte d’aptitude ou de prédisposition à influencer les gens. Cette jouissive impression devint une certitude ; et au fil des semaines, il se demanda comment il pourrait mettre davantage à profit ce qu’il appelait son « don ». En prospérant dans le commerce ? Cette possibilité lui déplut ; il lui fallait moins prosaïque comme aventure - car c’est ainsi qu’il voulait désormais vivre. Et plus ample aussi, plus fédérateur. Quant à l’argent, il fut une autre prérogative : on amasserait davantage.

Un après-midi, dans la rue, il entendit un garçon aux yeux ronds demander à son père : « Papa, c’est qui, Dieu ? » Cette interrogation le fit d’abord sourire puis, dans tout ce que l’innocence d’une réflexion d’enfant résonne d’une vertigineuse acuité chez les adultes qui ne prétendent pas tout savoir sur tout, il se posa à lui-même : « Qui est Dieu ? » Et une machinerie intérieure s’enclencha : « Pourquoi pas moi ? »

Le samedi d’après, en milieu de soirée, dans le village de Montfavet, alors que les habitants s’étaient rassemblés sur la place pour fêter les vendanges, il entra en titubant et s’écroula devant eux. Après avoir été relevé, il leur raconta que des êtres nimbés de lumière l’avaient transporté dans leur vaisseau spatial avant d’entamer un voyage à travers le système solaire, pendant lequel ils lui avaient révélé que Dieu s’apprêtait d’ici quelques années à venir sur Terre afin de livrer à l’humanité le secret de l’immortalité.

La plupart ricanèrent de son récit mais il y en eut quelques-uns pour le croire. À ceux-là, il parla de son périple cosmique avec autant d’exaltation que de sa vaisselle dégriffée ; et il les fascina. Hallucinatoire et gémissant, il avait marché jusqu’à eux pour dévoiler le stupéfiant futur ! La Vérité jaillissait de sa bouche ! L’avenir qu’il esquissait, oui, serait le leur !

Ces inconnus furent ses premiers fidèles ; ils se dévouèrent à lui comme un poète à sa muse : et puisque son corps se crispait, que sa voix tremblotait et que ses yeux s’emplissaient d’extase, ils décidèrent, pour assister cet homme en souffrance de lui donner une part de leurs revenus, en plus de l’héberger dans la maison de l’un puis de l’autre car ils se devaient de l’accueillir, de côtoyer ce héros, ce surhomme, cet élu qui avait sillonné l’univers avant de surgir sur la place de Montfavet pour leur annoncer que Dieu lui avait ordonné de répandre sa prophétie…
 
 

dimanche 19 février 2017

Nous n'en saurons pas plus


Quand, depuis le port, on vit, dans la brume crépusculaire, reparaître Éleuthéria, on crut d’abord que nos yeux mentaient : deux ans qu’il n’était pas revenu de sa pêche, ce chalutier dont on avait fait des chansons, cette gloire de la mer que les villes voisines enviaient et qui, par sa renommée, attirait ceux de la région et même de plus loin qui voulaient le contempler ; et face à cette forme qui approchait, la stupeur fut si violente qu’on évoqua l’impossible : « Un vaisseau fantôme ? » Mais le surnaturel est une opportunité éphémère et les nuages se dissipèrent. Regroupé sur la jetée, comme on épellerait l’alphabet dans les ténèbres, on murmura que c’était lui.

La peur ne fut pas moindre mais autre ; non plus l’incertitude qu’une présence se dessine à l’horizon mais la certitude qu’une absence se termine ; et lorsqu’il entra dans la rade, bien qu’aucun de nous n’ait oublié son nom, on cria « Éleuthéria » avec autant de crainte que de ferveur ; car il revenait, lui qu’on avait pleuré de ne pas revoir.

Le voici qui se dresse, intact ; et à sa proue, ils se tiennent tous, les cinq de l’équipage, immobiles mais souriants. Eux dont on avait d’abord évoqué le retour en parlant au futur, comme s’ils ne pouvaient pas naufrager : « Ils reviendront » puis dont la mort, au fil des jours et des semaines s’était laissé entrevoir : « Ont-ils cherché trop loin ? » avant que l’évidence, au bout de six mois, se proclame « ils ne reviendront pas » ; eux qu’on priait au cimetière bien qu’ils n’aient pas de sépulture, les voici qui amarrent, descendent l’ancre, enroulent la corde à la bitte.

Leurs barbes sont longues, épaisses, lourdes mais on les reconnaît immédiatement. S’ils sont différents, c’est par leur regard, plus lent, plus triste, qui ne s’attarde sur personne.

Ils descendent sur le quai et nous saluent ; leurs voix sont ténues, au plus près du murmure puis ils montrent les filets pleins de poissons : « À vous ! Jamais vous ne mangerez meilleure chair » et dans la nuit qui gagne, couverts d’ombre et de nos questionnements, ils s’engouffrèrent dans la grande rue, en silence, d’un même pas, comme cinq frères soucieux de préserver leurs secrets…

jeudi 22 décembre 2016

Rien qu'entre eux


Trente-deux. Ils étaient trente-deux. Pas un de plus, pas un de moins. Trente-deux qui, puisqu’ils discutaient et souriaient, paraissaient contents de se retrouver à trente-deux et qui, s’ils avaient été quarante, cinquante ou cent, ne s’en seraient sans doute pas inquiétés. Trente-deux et parmi les trente-deux, quelques-uns debout, la plupart assis autour de tables en plastique noir, par groupes de trois, quatre ou davantage ; trente-deux qui, s’ils avaient remarqué que je les comptais l’un après l’autre, m’auraient peut-être demandé pourquoi j’effectuais leur recensement. Trente-deux dans cette sandwicherie située place de la Chapelle, à boire leur café ou manger ; trente-deux que je voulus dénombrer avec exactitude même si à deux, cinq, dix, quinze ou vingt-cinq près, ma stupeur aurait été la même ; car dès qu’ils m’apparurent, je me sentis le devoir de savoir combien ils étaient, regroupés là dans une salle étroite au plafond bas, aux murs couverts de miroirs qui les reflétaient, soutenue en son milieu par une colonne sur laquelle était fixé un écran retransmettant des courses hippiques. Trente-deux corps, trente-deux présences, trente-deux visages. Trente-deux hommes. Et pas une femme.
            Je restai sur le trottoir, devant l’enseigne éclairée de néons rouges et verts ; à l’intérieur, la lumière était crue et les clients s’égayaient. Cependant, un je ne sais quoi de discret, voire confidentiel les unissait dans ce lieu où un seul sexe avait le droit d’entrer. À la surprise qui d’abord m’assaillit succéda vite la colère : je me remis à marcher, impatient de m’en éloigner, d’apercevoir à nouveau des brasseries où les femmes et les hommes dînent ensemble, s’embrassent sans se soucier des regards, s’étreignent parce qu’ils veulent s’étreindre, partagent leur dessert avec la même cuillère ; et ma soif de revoir des couples s’amplifia en même temps que mon dégoût pour les trente-deux hommes que je venais de croiser.  
 
           Qu’on ne me conteste pas cette indignation en invoquant des différences culturelles, des traditions séculaires, des habitudes familiales, des protectionnismes intimes, des pudeurs que je ne saurais pas comprendre, des sociabilités variables selon qu’on porte une jupe ou un pantalon ; qu’on ne me rétorque pas que des femmes consentent à cette régression car oui, à coup sûr, il y en a qui revendiquent un quotidien d’épouses effacées et recluses, persuadées que leur existence ne consiste qu’à laver le linge, équeuter des haricots et surveiller la cuisson de la viande pour le repas du soir ; et qu’on ne me parle pas de cette pseudo-prévenance qu’auraient les hommes envers leurs compagnes, quand ils prétendent leur prouver leur amour en les incitant, afin d’échapper aux malveillances et aux médisances du dehors, à se cloîtrer sous le toit de la maison jusqu’à leur retour.  
 
            Comment de tels endroits, en ce millénaire qui s’ouvre, à Paris, sont-ils possibles ? Comment survit ce moralisme arriéré dans une métropole qui, sur les cinq continents, symbolise la liberté, la fronde dans tout ce qu’elle a de salutaire, l’irrévérence jouissive et l’avant-garde des cœurs ? Comment en suis-je, ce soir, à rédiger ce texte qui devrait paraître anachronique, caricatural et risible à chacun de nous ? Et comment peut-il aujourd’hui résonner d’une quelconque actualité ?
 
 

mercredi 30 novembre 2016

Une légende...


 

Quand le roi Vassilis Mythos mourut, son peuple le pleura tellement que le deuil national fut décrété pour trois mois. Pendant ses vingt-deux années de règne, ses choix politiques en avaient fait un souverain estimé par la plupart des habitants : et bien qu’il eût plusieurs ministres et des conseillers d’état qui, suite à des divergences diverses, devinrent ses premiers opposants ; bien qu’il prît des décisions contestables, notamment à l’international, face à des pays qui ne méritaient pas autant d’indulgence ; et bien qu’il œuvrât envers les chômeurs avec une générosité qui occulta la précarité de ceux qui, tout en ayant un métier, ne gagnaient pas assez d’argent pour mener une vie sereine ; il n’y eut, dans les heures suivant l’annonce de son décès, que des éloges et des vénérations.

Ceux qui l’avaient côtoyé racontèrent des anecdotes édifiantes, propices à le mythifier ; quant aux autres, qui avaient retenu de son action publique ce qu’ils avaient voulu en retenir, ils le louangèrent, le remercièrent, le comparèrent à un dieu, etc. Et ils se mortifièrent autour du palais royal ou chez eux, en murmurant les plus belles phrases de ses discours. À l’unanimité, on l’encensa, sauf un homme qui, à près de soixante-cinq ans, ne s’était pourtant jamais senti exister. Un habitué de l’ombre, qui figurait au deuxième plan sur les photographies officielles. C’était son fils, Vassilis Adiégésis, qui avait longtemps supplié le ciel de s’asseoir vite sur le trône occupé par son père avant de se décourager de sa santé de centenaire. Mais la vigueur de celui qu’il sollicitait par des « souverain si grand si proche » le blessait. Il n’avait pas hérité de son éloquence, de son intègre curiosité pour les gens et surtout, l’ardeur et la permanence avec lesquelles il avait promu les arts le déroutait jusqu’à le rendre nauséeux.

C’est pourquoi il convoqua Tophasia, le conteur du royaume ; et sans lui exprimer ce qu’il éprouvait, il lui fit comprendre, dans un bref entretien, qu’il le congédiait. Tophasia avait écrit L’aventure des cinq sœurs, La dernière montagne, Promenade des chats et des souris, Dialogue sur la lune, Le géant d’Istakaria, La citadelle de brume, Lamédia et son chien, Les oliviers dans le ciel, La vipère amoureuse, Le temple invisible, Un arc-en-ciel sur la main, Les frères du voleur. Sa renommée surpassait celle de l’ancien roi. C’est d’ailleurs lui, en conseiller plus écouté que les autres, qui l’avait exhorté à promouvoir les arts en lui suggérant de fêter, au printemps, un mois entier, la Poésie.

Adiégésis le craignait tant qu’il ordonna à Ricid, un tueur à gages qui ne travaillait que trois fois par an, de le faire taire pour toujours. À cause du prestige de Tophasia, il exigea un cachet supérieur à ses contrats ordinaires, ce à quoi le nouveau roi consentit : « Mais tu dissimuleras en mort naturelle. »

Moins d’un an après son assassinat, sur décret, la fête de la Poésie fut supprimée, les peintures de rue interdites, les salles de cinéma et de concert fermées. À l’école, la lecture des contes fut suspendue ainsi que celle des fables, des mythes antiques, des paraboles. La stigmatisation de l’imaginaire fut institutionnalisée. Rapidement, toutes les formes de créativité disparurent ; et de symboles ni d’allégories on ne parla plus. Le règne d’Adiégésis fut marqué d’une tyrannie des plus féroces et des plus régressives.