Arrière-cuisine
Elle était belle mais elle avait trente ans ; et à
trente ans, les femmes qui n’ont jamais été mères commencent à s’inquiéter. Par
conséquent, elle s’inquiétait. Et si certaines inquiétudes peuvent être
tempérées, la sienne s’amplifiait jour après jour.
Elle s’appelait Laëtitia, ce qui veut dire « joie »
en latin. Ainsi, elle portait mal son prénom. Elle était d’un naturel anxieux
mais depuis qu’elle avait fêté ses trente ans, elle était angoissée. Certaines
nuits, elle se réveillait et restait plusieurs heures à se demander quand elle
deviendrait maman. Laëtitia avait deux amies, Camille et Aurore, qui, comme
elle, n’avaient pas d’enfant. Impossible de côtoyer des mères de son âge : chaque fois qu’elle voyait une d’entre elles, une sorte de haine l’assaillait,
qu’elle réfrénait en se répétant qu’elle goûterait bientôt au même bonheur
qu’elles. Toutes les trois se ressemblaient. Camille était la plus discrète,
Aurore la plus vive et Laëtitia la plus souriante. Dans les groupes d’hommes, il
y a toujours un chef. Chez les femmes, cela ne va pas de soi. Dans ce trio,
aucune n’exerçait d’ascendant sur les deux autres. Elles étaient amies, et
c’est tout. Certes, lorsqu’elles partaient ensemble en vacances, c’est Aurore
qui choisissait la destination mais les deux autres se rangeaient à son avis
sans réticence.
Elles étaient professeurs au lycée. C’est là qu’elles
s’étaient rencontrées. Laëtitia enseignait le français, Camille les
mathématiques et Aurore l’histoire. C’est lorsqu’on les écoutait parler de leur
métier qu’on découvrait leurs différences : Aurore avait ce détachement
qui passait, aux yeux de ses collègues, pour du mépris tandis que Laëtitia et
Camille étaient zélées. Tous les midis, elles déjeunaient au Gambrinus, un
restaurant qui ressemblait davantage à une brasserie qu’à un restaurant. L’idée
de prendre leurs repas à la cantine du lycée, avec des collègues tous mariés,
parents d’un, deux ou trois enfants, les horrifiait. En cela, elles avaient un
je ne sais quoi de dissident, qui les maintenait à l’écart des autres
professeurs. Ainsi, elles ne venaient jamais aux fêtes du lycée. Il y avait
elles et les autres professeurs, qu’elles se contentaient de saluer
lorsqu’elles entraient en salle des professeurs. Leur amitié était si vive qu’elle
effarouchait certains d’entre eux. En outre, elles paraissaient indifférentes.
Alors que leurs collègues parlaient de leurs élèves avec gravité, elles se
montraient distantes, surtout Aurore, qui parfois en riait. Tant qu’elles
étaient au lycée, elles se montraient insouciantes, comme si elles voulaient
offrir aux autres professeurs une image radieuse d’elles-mêmes. À midi, elles
quittaient le lycée à pas vifs et se réfugiaient au Gambrinus.
Le Gambrinus était une heureuse parenthèse dans leur journée.
Le restaurant était tenu par Dominique, une femme d’environ soixante ans,
au visage épais et aux cheveux bouclés, qui, à première vue, semblait fruste et
vulgaire mais qui, pour ceux qui la connaissaient, se révélait plus subtile
qu’un poète. C’est Lionel, un petit homme de quarante ans, au regard fébrile
mais tendre, qui les servait. Au fil des années, elles avaient noué avec lui
une sorte d’amitié. Chaque jour, il les servait et prenait le temps de parler
avec elles. Elles voyaient en lui un frère lointain, à qui elles ne racontaient
pas leurs états d’âme mais, en quelques mots, elles lui confiaient des
fragments de leur vie amoureuse. En retour, elles le questionnaient mais il se
contentait de répondre qu’il avait hâte d’être père :
- Si c’est une fille, je l’appellerai Mina » leur
disait-il fréquemment.
Cette phrase avait scellé entre eux une complicité
indistincte, aussi mystérieuse qu’exaltante car elles ignoraient s’il vivait
avec une femme.
Le samedi, elles sortaient. Il y a, chez les femmes trentenaires,
un je ne sais quoi de triste dans cette persistance à trouver un amant. On
dirait que certaines d’entre elles poursuivent la même quête que
Mallarmé : abolir le hasard. Dans leur impatience fébrile, elles se
mettent en tête de trouver dans l’année l’homme de leur vie et de tomber
enceinte avant trente-cinq ans. Camille et Aurore n’étaient pas ainsi ; en
revanche, Laëtitia, la plus âgée des trois, avait ce projet-là. Pour elle, les
samedis soir étaient à la fois un moment d’exaltation, d’inquiétude et de
désœuvrement car à quatre heures du matin, lorsqu’elle rentrait chez elle,
n’ayant pas suffisamment bu pour être hagarde, elle se disait que son existence
n’était qu’un désastre et que dans deux, trois, cinq, dix, douze, quinze ou
vingt ans, elle n’aurait toujours pas connu la joie d’enfanter. Pourtant, elle
continuait d’espérer. Et tous les samedis, la même ferveur et le même trouble
s’emparaient d’elle lorsqu’elle entrait dans un bar.
Un soir, Aurore proposa à ses deux amies d’aller au Pandora.
C’était un lieu réputé dans la capitale. Comme le disait Aurore, la clientèle
était très tendance : certains artistes y prenaient leurs dîners, on y
croisait des couturiers célèbres et quelques journalistes. Cependant, ce
n’était pas snob :
- Chic juste ce qu’il faut » avait-elle ajouté.
Les deux autres acceptèrent. Des trois, c’est Aurore qui
connaissait le mieux le monde de la nuit. C’était la plus jeune mais c’était
surtout la plus active. Contrairement à Laëtitia et Camille, elle sortait en
semaine, parfois même plusieurs soirs d’affilée, sans se préoccuper de l’état
dans lequel elle se réveillerait le lendemain. Certains métiers rendent plus
disponibles que d’autres : Les maçons et les éboueurs sont forcés de se
lever tôt ; dans les entreprises, les salariés doivent assurer au minimum
trente cinq heures de travail par semaine. Les professeurs n’ont pas ces
contraintes-là mais ils en ont d’autres et une d’entre elles est l’endurance.
Tant qu’il est face à ses élèves, un professeur n’a pas droit à la fatigue.
Laëtitia et Camille appliquaient ce commandement. Les veilles de cours, elles
se couchaient tôt ; ainsi, elles disaient « non » à toutes les
sorties en semaine qu’Aurore leur proposait. De là une profonde différence
entre celle-ci et ses deux amies : Certes, c’était la plus jeune des trois
mais la jeunesse explique peu de choses : il y a des jeunes femmes de
vingt cinq ans qui sont amorphes et certaines de soixante-quinze qui sont
plus vives et rieuses que des enfants. Elle ne se souciait pas du regard de ses
collègues ni de l’attitude de ses élèves, ce qui la rendait parfois marginale
dans le trio. Laëtitia et Camille préparaient scrupuleusement leurs cours,
elles connaissaient les programmes officiels dans leurs moindres détails,
évaluaient chaque semaine leurs élèves, les vouvoyaient, participaient à tous
les conseils de classe ainsi qu’aux fêtes du lycée. Elles faisaient plus que
d’enseigner ; leur métier s’apparentait à une sorte de sacerdoce, qu’elles
accomplissaient avec rigueur et conviction.
Cependant, il ne les accaparait pas. Insistons sur la
nuance : le sérieux ne va pas de pair avec l’aveuglement. Camille et
Laëtitia se vouaient à leur travail mais ne s’y dévouaient pas. Elles
refusaient de ressembler à certaines de leurs collègues qui s’y consacrent tant
qu’elles en oublient de vivre. Aurore était donc une amie précieuse ; elle
les rendait insouciantes.
Lorsqu’elles pénétrèrent au Pandora, Laëtitia et Camille
éprouvèrent une sorte de crainte sensuelle. C’était une petite pièce
somptueuse, couverte d’une lumière violette, avec une dizaine de tables rondes
en bois noir, qui s’alignaient des deux côtés, et toutes portaient le nom d’un
dieu de l’Antiquité grecque. Le bar se trouvait au fond de la pièce. Sur
chacune d’elles était posée une boîte ronde dans laquelle était plié un papier
sur lequel les clients, selon le rituel du Pandora, devaient écrire un message
à la personne qui leur plaisait. Avant leur arrivée, Aurore avait informé
Laëtitia et Camille de ce rituel. Ni offensif ni contraignant, celui-ci les
avait intriguées. Une fois à l’intérieur, les trois amies s’assirent à la table
Junon.
Peu après, le serveur déposa une boîte sur leur table. Aurore
l’ouvrit, un petit papier plié en deux était à l’intérieur. Elle le déplia et
le lut :
Discrète
mais charmante,
Son
grand regard m’enchante.
Laquelle de vous trois
Se reconnaîtra ?
Elles scrutèrent les tables en face. Et les suppositions de
commencer :
- C’est l’homme à la table Arès ? »
À la table Dionysos, un homme leur sourit ; à la table
Zeus, un autre homme leur sourit. À chaque fois, on leur répondit par un
sourire :
- Qui a écrit le message ? »
Soudain, à la table Vulcain, un homme se leva et alla jusqu’à
elles. Et fixant Laëtitia, il lui dit, d’une voix amusée :
- Discrète mais charmante, son grand regard m’enchante.
Vous vous êtes reconnue ? »
- C’est vous ? » s’écria Aurore.
L’homme s’assit à leur table : il se prénommait Ronan,
travaillait comme banquier à la Tour Maraval et souriait beaucoup. Laëtitia
n’avait jamais connu d’homme de ce genre mais elle fut attirée. À la fin de la
soirée, ils repartirent ensemble et peu après, une histoire commença.
Le romantisme des trentenaires est le plus beau et le plus
fébrile. Alors que celui des filles de vingt ans est naïf et celui des quadras
désabusé, il a chez les femmes de trente ans une splendeur brusque, où se
mêlent l’ardeur et l’incertitude. L’ombre de la panique et les rayons de
l’insouciance combattent. À vingt ans, on ne fait pas le bilan de sa vie ;
à quarante, on le dresse avec désarroi mais à trente, on est pris dans cet
entre deux échevelé où « J’ai la vie devant moi » résonne avec une
conviction fébrile. Ainsi, Laëtitia croyait dans son attachement à Ronan. Aimer
est une chose, être persuadé de la force de son amour est une autre et nous ne
les amalgamerons pas.
À trente ans, on ne s’abandonne pas à l’amour de la même
façon qu’à vingt ou quarante ans. L’exaltation ne s’est pas encore
désillusionnée mais elle n’est plus tout à fait ingénue. La légende du Prince
Charmant y persiste dans un je ne sais quoi d’amoindri, à la façon des
anciennes tapisseries qui, sans avoir décoloré, n’ont plus la flamboyance des
premières années où elles étaient accrochées au mur. Laëtitia tomba-t-elle
amoureuse ? En tout cas, elle fut éprise. Elle se plut avec Ronan. Ils se
voyaient souvent. Toute passion est égoïste. Elle vit moins Camille et Aurore
et le midi, elle déjeuna au Baroudeur, un restaurant situé près de la Tour
Maraval. Et elle passait ses soirées avec lui. Quant à ses élèves, ils lui
furent aussi indifférents que des inconnus. Elle arrivait au lycée, faisait ses
cours puis repartait. Elle qui, d’ordinaire, corrigeait vite ses copies, elle
les laissa traîner sur un coin de table. La rigueur avec laquelle elle préparait
chacun de ses cours la déserta : le matin, elle arrivait en retard et le
soir, elle partait en avance. Au fil des semaines, ses retards grandirent. Ce
fut d’abord une ou deux minutes puis cinq, puis dix. Un jour, elle entra en
classe un quart d’heure après le début des cours. J’ignore si le commérage a
une capitale mais l’école est un de ses bastions. Qu’est-ce qu’une salle des
professeurs ? Une ruche à cancans. Laëtitia focalisa toutes les
discussions. Imaginez un rassemblement de commères : vous aurez une image
fidèle de l’atmosphère qui régna au lycée. Quand Camille et Aurore y étaient,
on gardait un silence souriant mais dès qu’elles avaient franchi les portes du
lycée, les professeurs se mettaient à débiter sur Laëtitia :
- En ce moment, elle est souvent en retard.
- Dix minutes ! Hier, elle est entrée dans sa classe dix
minutes après la sonnerie.
- Ça chahute dans sa classe.
- Lundi, je faisais cours dans la salle à côté. Un
boucan !
- Je n’ai rien entendu.
- Tu es sourd ? De l’autre bout du couloir, on entendait
crier.
- Et tu as vu dans quel état sont les tables après les
cours ?
- Pas seulement les tables. Sur le mur du fond, il y a une
grosse tache d’encre.
- Ils ont fait exploser une cartouche, ça a tout éclaboussé.
- Avant, elle les tenait.
- Je ne sais pas ce qu’elle a en ce moment.
- C’est le type qu’elle a rencontré.
- Qui ça ?
- Un grand brun, très carré, qui fait beaucoup de gestes. Le
genre d’hommes que je n’aime pas du tout.
- Comment tu le sais ? Elle te l’a dit ?
- Il est déjà venu la chercher au lycée.
- Ici ?
- Plusieurs fois.
- Laëtitia, qui se montre avec un homme à la sortie du
lycée ? Impossible.
- Je les ai vus.
- Tu es sûr qu’ils sont ensemble ? Ce n’est pas un de
ses frères ?
- Je les ai quand même vu se rouler un palot. Donc, à moins
qu’elle soit particulièrement affectueuse avec ses frères, j’en déduis que
c’était son amant.
- Je n’aurais jamais cru ça d’elle.
- En tout cas, elle a l’air heureuse.
- Elle est sur son petit nuage.
- Ça me fait plaisir de la voir comme ça. Par le passé, elle
a souffert en amour.
- Comment tu sais ça ?
- C’est Camille qui me l’a dit mais tu gardes ça pour toi.
- Tu peux tout me dire, je suis une tombe.
- Tout de même, il faudrait qu’elle tienne les élèves.
- C’est le hic. J’ai l’impression qu’en ce moment, elle
envoie tout valdinguer.
- Elle a oublié de remplir les bulletins du deuxième
trimestre.
- Et hier, elle est arrivée en cours dix minutes après la
sonnerie.
- Le proviseur l’a convoquée ?
- Bientôt, crois-moi. Très bientôt ».
Qui dit passion dit abandon. On est furieux ou cartésien. Pas
d’intermédiaire dans les assauts du cœur. Pour la première fois de sa vie,
Laëtitia se consacra à l’amour. Mais cette dévotion heureuse ne dura pas. En
amour, les préjudices dépendent du temps : les premières semaines, c’est
Ronan qui vint la chercher à la sortie du lycée puis c’est elle qui alla le
retrouver à la Tour Maraval. Il dormit chez elle puis elle dormit chez lui.
Laëtitia n’eut pas conscience de ce retournement. La passion se double
d’aveuglement ; sans cela, ce ne serait pas de la passion. Il faut que la
clairvoyance s’absente, que les réticences s’échappent et que la fierté
s’exile. Certains soirs, elle l’attendait plusieurs heures au pied de la Tour
Maraval. Elle s’asseyait sur les marches, posait son sac sur les genoux et y
corrigeait ses copies. Malgré le froid et l’obscurité, elle restait là,
impatiente et heureuse dans son impatience. Puis vint la désillusion. Un matin,
au réveil, Ronan lui annonça :
- Ce soir, je sors avec mes amis. »
Cela signifiait sans elle. Le plus souvent, il la prévenait
d’un bref coup de fil ou par un mail de quelques mots. Laëtitia n’en fut pas
meurtrie. Elle avait confiance en Ronan. Ce n’était pas le genre de femmes à
appeler son homme toutes les cinq minutes afin de vérifier où il est, avec
qui, ce qu’il fait et s’apprête à faire. Sans être une femme fière, Laëtitia
avait du quant-à-soi. Une écrivaine a noté qu’elle serait prête à manger les
excréments de l’homme qu’elle aime. Laëtitia ne fut pas dans cet état-là. Elle
fut heureuse jusqu’à ce que la passion de l’amour cesse. Après trois mois de
cette vie-là, elle commença à s’ennuyer. Son ennui ne fut d’abord que de
l’ennui. Les soirées qu’elle passait sans Ronan, à corriger ses copies ou
regarder ses voisins dans l’immeuble d’en face la remplirent d’un désœuvrement
fatigué. Peu après, Laëtitia croisa Aurore avec son nouvel ami, un homme d’une
quarantaine d’années, au regard fier et aux cheveux gris. Elle en éprouva une
sorte de mépris jaloux. De plus, elle eut l’impression que son amie la
provoquait :
- Elle a fait exprès d’apparaître avec lui devant
moi » rumina-t-elle dans son agacement triste.
Ce malentendu se dégrada en hostilité. Au lycée, elles
cessèrent de se saluer. Tiraillée, Camille s’efforça de les réconcilier. Elle
passa plusieurs soirées chez Laëtitia, qu’elle essaya de rassurer
doublement : d’une part sur l’amour de Ronan et, d’autre part, sur
l’amitié d’Aurore. Avec celle-ci, elle déjeunait tous les midis au Gambrinus.
Leurs repas tournaient toujours sur Laëtitia et Camille, avec l’une comme avec
l’autre, faisait la pacificatrice, en justifiant les mécontentements de
Laëtitia par la passion amoureuse d’Aurore et les mécontentements d’Aurore par
la passion amoureuse de Laëtitia. Contorsion délicate de l’amitié qui fut
mitigée. Les deux femmes se saluèrent à nouveau mais elles ne firent pas
davantage que se saluer. Ainsi, les cancans sur Laëtitia s’amplifièrent :
- Elle fait la gueule à Aurore.
- C’est plutôt Aurore qui lui fait la gueule.
- Elles sont bien remontées.
- À midi, elles ne mangent plus ensemble.
- Quoi ? Elles ne vont plus au Gambrinus ? Pour
elles, c’était plus qu’une tradition.
- Le serveur, que je connais de vue, m’a dit que ça le minait
de les savoir fâchées.
- Laëtitia est vraiment devenue bizarre.
- Elle l’était déjà avant.
- Elle l’a toujours été. Je suis persuadé qu’elle est
potentiellement névrosée.
- Tu dis n’importe quoi, elle est saine d’esprit et l’an
dernier, les élèves l’ont acclamée à la fête du lycée.
- Quel rapport entre sa santé mentale et les applaudissements
des élèves ? Il y a des fous qui se font encenser.
- Écoute ce que je te dis. C’est une prof sérieuse, nette,
appliquée.
- C’était.
- Oui, actuellement, elle est différente mais ici, chacun de
nous a eu ses passages à vide. On ne dressera pas un inventaire de nos déboires
respectifs mais on a tous subi des événements douloureux qui se sont répercutés
sur notre métier.
- Non, jamais. Quand ma mère est morte, les élèves n’ont pas
pressenti une seule seconde que j’étais triste.
- Il a raison. Tant qu’on est au lycée, on met sa peine au
placard et Laëtitia ne réussit pas à se contenir. Des dizaines d’élèves l’ont
vue avec son homme et il paraît que, lorsqu’ils s’embrassent, ils ne font pas
semblant.
- C’était il y a des mois.
- Oui mais les élèves ont de la mémoire. »
Dès qu’elle poussait les portes du lycée, Laëtitia se sentait
épiée. On la guettait, on l’observait, on la jugeait, on la toisait. Bien
qu’elle fût d’abord indifférente aux coups d’œil curieux ou aux silences gênés
de ses collègues, une tristesse oppressante peu à peu s’empara d’elle. Le
matin, en se levant, son estomac se nouait puis lorsqu’elle apercevait la
façade du lycée, une chaleur violente surgissait en elle, qui faisait cogner
son cœur dans sa poitrine. Et les rares collègues qu’elle saluait encore
étaient ceux qui ne se mêlaient pas aux cancans. Cet embarras sombre se
répandit en dehors des heures de travail. Qu’elle fût dans la rue, chez elle,
au supermarché, au guichet de la Poste, aux arrêts de bus, dans un magasin, à
l’entrée d’un cinéma, d’un musée ou d’une salle de théâtre, elle eut ces
fulgurantes irritations contre les gens qui l’entouraient, le ciel qui se
dégradait ou la cherté des prix. Le moindre contretemps ou la plus fine goutte
de pluie l’énervaient tant qu’elle se mettait à pester. Elle débitait son
mécontentement indigné en fixant les passants mais si quelques-uns lui
donnaient raison, la plupart s’éloignaient d’elles sans un mot. Il n’y avait
rien de colérique ni d’aigre dans ces sautes d’humeur, la tristesse gouvernait
tout et si Ronan l’avait aussitôt appelée pour lui demander de passer la soirée
avec lui, elle aurait souri à la foule. Mais cela n’arriva pas. Au contraire,
Ronan fut de moins en moins affectueux. Leur histoire durait depuis six mois et
ils ne se voyaient plus que deux à trois fois par semaine. Régression
douloureuse de leur intimité. Surtout, les amis de Ronan empiétaient. Un soir
où Laëtitia était chez lui, alors qu’ils s’apprêtaient à sortir au restaurant,
Fabrice, son meilleur ami, frappa à la porte :
- Mon frère, je suis content de te voir. Entre ».
Et la soirée en amoureux que Ronan avait promise à Laëtitia
se transforma en soirée d’amis. Ils prirent un apéritif puis Ronan prépara du
riz et des steaks. Pendant le repas, Laëtitia ne dit que quelques mots. Tandis
que Ronan et Fabrice discutaient, elle fut assaillie de pensées
violentes : l’envie d’insulter son homme, de lui jeter son assiette au
visage. Puis la froideur succéda à la violence. Elle se mit à méditer : que faisait-elle avec Ronan ? N’était-elle pas en train de gâcher sa vie
avec un homme qui plaçait l’amitié au-dessus de l’amour ? Avec son doigt, elle
fit tourner le saladier où Ronan avait versé le riz. Au fond, il y avait de
l’eau et elle eut cette déduction sombre : « Comment saurait-il
m’aimer alors qu’il n’est même pas capable d’égoutter un sachet de
riz ? » Alors, elle scruta la table et tous les objets posés dessus et dans une investigation farouche, elle déplora le mauvais goût de celui
qu’elle aimait : ses verres colorés étaient laids, ses assiettes en verre
trahissaient un je ne sais quoi de clinquant, sa salière en bois d’olivier
dénotait une rusticité décalée, son décapsuleur à manche chromé affichait une
modernité ridicule. Même les capsules de bouteilles de bière l’exaspérèrent.
Elle les scruta si longtemps qu’un vertige existentiel l’envahit : la vue
de ces infimes ronds dentelés décupla son agacement en horreur, comme s’il y
avait entre elle et eux quelque chose d’irréconciliable. Cette sensation n’eut
rien de rationnel mais Laëtitia n’essaya pas de la réfréner. C’était ce qu’elle
ressentait. La haine de certains objets n’est qu’un reflet d’une haine plus
vaste et plus profonde. Au cours de la soirée, elle prit conscience que Ronan
avait une personnalité qui lui déplaisait : il était matamore. Quel que
soit le sujet de la discussion, il assénait son avis avec une évidence fière,
comme s’il savait tout sur tout. Les grèves de cheminots, la hausse des tarifs
du pétrole, la nécessité des paradis fiscaux, le prolongement des gardes à vue,
la fermeture des bureaux de poste à la campagne, la réforme de l’école, la
suppression des minima sociaux, l’ouverture des magasins le dimanche, la
délocalisation des entreprises, la restriction de l’immigration, la
construction de prisons, l’incarcération des mineurs : il commenta
l’actualité d’une voix péremptoire, en s’indignant trop souvent pour être
sincère. Le plus souvent, Fabrice l’approuvait ; lorsqu’il était en
désaccord, il se contentait d’un « Je ne te suis pas » ou
« Faudrait étudier la question » avant de se taire. Pendant le repas,
Laëtitia les écouta ; ensuite, son esprit fut ailleurs. Elle divagua en
même temps qu’elle s’endurcit ; les phrases de Ronan l’agacèrent ou
l’indifférèrent. Ses propos la plongèrent dans un agacement mêlé de mépris, qui
céda à de la lassitude. Pour elle, la soirée s’acheva dans un dépit distrait et
morose. Quand Fabrice partit, elle resta assise et lui fit un geste de la main,
sans lui adresser un mot. C’est après qu’elle se ranima. Une fois tous les
deux, Ronan lui jeta un coup d’œil où elle lut du mécontentement :
- Tu as l’air fâché ? » lui demanda-t-elle.
- Non ».
Et il ramena le saladier à la cuisine. Un homme hostile ne
débarrasse pas la table de la même façon qu’un homme serein. Revenant dans le
salon, il prit un verre puis le rapporta dans la cuisine. Et lorsqu’il revint,
il s’écria :
- C’est vrai que tu as été désagréable. »
Sa phrase fut une opportunité pour Laëtitia. Elle qui, depuis
cinq mois, avait été si conciliante avec lui ; elle qui avait passé des
heures dans le froid et la pénombre à l’attendre au pied de la Tour Maraval,
elle qui venait dix fois chez lui quand il ne venait qu’une fois chez
elle ; elle qui, depuis un mois, lorsqu’ils sortaient au restaurant, avait
pris l’habitude de payer ; elle qui, enfin, avait cessé de voir ses amies
parce que Ronan les trouvait bruyantes, elle lui lança :
- Il m’a ennuyé.
- C’est mon meilleur ami.
- Et alors ?
- Et alors ? Tu sais ce qu’il représente pour moi ?
Si demain, il est enfermé dans une prison à l’autre bout du monde, j’irai le
chercher. S’il me demande de lui donner un rein, je le ferai. S’il a besoin
d’argent, je lui donnerai aussitôt. Avec lui, je n’hésiterais pas une seconde.
- Pourquoi me dis-tu ça ?
- C’est mon meilleur ami.
- Tu l’as déjà dit.
- Je refuse que tu le critiques.
- Tu refuses que je le critique ?
- Tu as bien entendu. Je ne laisserai personne se moquer de
lui ou lui reprocher d’être ce qu’il est.
- Comme tu es véhément !
- Je ne suis pas véhément, tu t’attaques à lui, je le
défends, point. Moi, quand je l’appelle « frère », je suis sincère,
je ne fais pas comme ceux qui lancent ça à n’importe qui. Dans ma bouche,
« frère » c’est précieux et ce soir, tu m’as déçu parce que tu ne
l’as respecté. Tu as fait ta muette, tu avais les yeux dans le vide et quand
il est parti, tu n’as pas décoché un mot. Même pas un « au revoir »
ou un « salut ». Ça t’aurait coûté d’arracher ton coude de la table,
de te lever, d’aller jusqu’à lui et de lui faire la bise ? D’habitude,
après avoir rencontré quelqu’un, on lui dit qu’on a été content de faire sa
connaissance, qu’on a passé une soirée agréable en sa compagnie, qu’on a hâte
de le revoir. On appelle ça la politesse.
- Ce n’est pas à toi de me dire ça. Toi, les deux fois où tu
as vu Camille et Aurore, tu as tiré une gueule de dix pieds de long.
- Mais parce qu’elles sont superficielles, tes amies. Elles
ont parlé tout le temps de leurs ex : « Oh, avec Serge, quand on
était en vacances à Arcachon ! Oh, la dune du Pyla ! Oh, le sable
blanc ! Oh, les rouleaux ! » Avec Fabrice, on parle de choses
intéressantes.
- Tu t’écoutais parler : « Moi, Ronan,
personnellement, de façon individuelle, je pense que le monde va mal » mais tu as déroulé des caricatures toute la soirée. Tu crois être un penseur
alors que tu répètes des propos entendus dans la rue ou sur les comptoirs de
bistrot. Toi et ton pote, vous étiez pathétiques de pathétiques.
- Nous, au moins, on s’intéresse au monde, on n’est pas
crispé sur notre petite intimité de femme active.
- De quel monde tu parles ? Tu crois qu’évoquer la
guerre en Afghanistan fait de toi un géopoliticien de génie ? Mais tout ce
que tu connais du monde, tu le vois sur ton écran de télé.
- En fait, tu es énervée parce que ma vie ne tourne pas
autour de toi. Eh oui, je suis quelqu’un de curieux et soucieux de l’état du
monde. Quand l’État envoie huit cent soldats en Afghanistan, je m’interroge, je
me demande « pourquoi ? », je réfléchis. Je suis un citoyen
responsable.
- Tu es grotesque. Sur un planisphère, tu ne saurais même pas
m’indiquer où se trouve l’Afghanistan.
- Bien sûr que si.
- Montre-moi.
- Allez, laisse-moi, tu en as trop dit, je suis écœuré.
- Réponds-moi. Où se trouve l’Afghanistan ?
- Tais-toi. »
Il hurla si fort que Laëtitia se tut. Parfois, le silence est
une chance ; ce soir-là, il fut un baume. Leur dispute ne s’abîma pas en
engueulade. Après avoir débarrassé, Ronan se retira dans sa chambre. Il s’assit
sur le lit et songea quand ses yeux tombèrent sur une paire de chaussures de
Laëtitia, des chaussures de sport qu’elle avait l’habitude de laisser chez lui.
Les deux chaussures étaient posées sur un petit tapis rouge, serrées l’une
contre l’autre. En les voyant, il fut si ému que tout son corps frissonna. Ces
chaussures dans lesquelles Laëtitia glissait ses pieds l’attendrirent en même
temps qu’elles le remplirent de remords. Il s’en voulut d’avoir persiflé
Camille et Aurore et surtout, il se reprocha d’avoir critiqué son attitude au
cours de la soirée. Il la rejoignit au salon. Elle n’avait pas bougé mais ses
yeux étaient rouges. Il s’assit à côté d’elle et lui prit la main :
- Excuse-moi. »
Après quelques paroles, ils s’embrassèrent, se levèrent en se
tenant la main, allèrent dans la chambre et se turlutèrent.
Le lendemain matin, sereins et affectueux comme jamais, ils
se promirent l’un à l’autre le plus bel amour. Puis Ronan ajouta :
- J’ai envie de revoir tes amies. »
Et là-dessus, Laëtitia renchérit :
- Tu peux inviter Fabrice quand tu veux. »
L’orgasme est un réconciliateur puissant. Il éteint la
fureur, disperse la rancœur et évacue le doute. Ainsi, quelques heures après
avoir traité Ronan d’inculte orgueilleux, Laëtitia lui murmura qu’elle
l’aimait et à nouveau, elle fut certaine qu’il serait le père de ses enfants.
Mais la suite fut consternante et comme le dit un terrible proverbe, « chassez
le naturel, il revient au galop ». En amour, la hargne n’existe pas. La
persévérance qu’ont certains couples à croire qu’ils s’aiment encore est un
aveuglement et s’engluer dans ce douloureux conatus est vain. Dans
le meilleur des cas, on y gagne une lucidité sombre ; autrement, on
s’épuise tout en se décourageant. Ronan et Laëtitia s’enfoncèrent dans cette
brèche sentimentale.
Une semaine après leur dispute, ils allèrent au Gambrinus
avec Camille. Lorsqu’elles entrèrent, Lionel les serra contre lui avant de leur
faire la bise. Tant d’affection froissa Ronan, qui se contenta d’un hochement
de tête pour le saluer. Lionel les conduisit au fond du restaurant, à une table
pour quatre. Camille s’assit puis Ronan, en face d’elle et Laëtitia prit place
à côté de son homme. Lionel leur décrivit le plat du jour :
- Filet de daurade accompagné de pommes de terre au romarin
avec une fine sauce au citron.
Délicieux. »
Les deux femmes se laissèrent convaincre :
- Deux daurades. »
Et à nouveau, leur enthousiasme rieur déplut à Ronan :
- Je pourrais avoir la carte ? » demanda-t-il.
Et Lionel s’exécuta. Lorsqu’il l’eut entre les mains, il la
lut et la commenta :
- Il n’y a pas beaucoup de choix ici. Et c’est drôlement
cher ».
Puisqu’elles avaient choisi du poisson, il prit de la
viande :
- Un filet de bœuf avec des frites.
- La cuisson ?
- Saignant.
- Et comme accompagnement ?
- Des frites. »
Le repas fut délétère. D’un côté, il y eut Camille et
Laëtitia, heureuses de passer la soirée ensemble, de revoir Lionel, d’écouter
ses récits sur la clientèle et de l’autre côté, seul et fermé, Ronan. Imaginez
une huître en homme et vous verrez Ronan, tel qu’il fut tout au long de la
soirée. Pourtant, la soirée commença bien. Il fut tendre avec Laëtitia et
souriant avec Camille. De plus, il se mêla à leur conversation. Plusieurs fois,
il questionna Camille sur le lycée et ses élèves. Il alla même jusqu’à lui
raconter des souvenirs de sa propre scolarité. Mais il y eut un hic :
Lionel. Dès que celui-ci s’approcha de leur table, Ronan s’assombrit. Sa
complicité avec Camille et Laëtitia le troubla. Tous trois étaient liés d’une
tendresse qui excédait l’amitié occasionnelle et lorsque Lionel leur parla,
Ronan fut gêné par l’affection rieuse de ce trio. Son embarras atteignit son
summum à la fin du repas. Lionel leur lança :
- Un Océan Noir ? »
Et les deux femmes se sourirent :
- Tu sais nous prendre par les sentiments » répondit
Camille.
Ronan ne comprit pas. Il regarda Laëtitia, qui perçut son
incrédulité et lui demanda :
- Tu veux un dessert ? »
Décontenancé par les rires de Camille et la présence de
Lionel, il hésita avant de murmurer un « oui » poussif. Alors, Lionel
s’écria :
- Tu dois découvrir L’Océan Noir ? C’est un
mille-feuilles au chocolat. Une merveille ! Prends-en un ! »
Les hommes ont de ces sursauts de fierté qui leur font
refuser des choses infimes. Ronan en donna la preuve frappante :
- Non, je n’aime pas le chocolat. Vous avez quoi
d’autre ? »
Et Lionel d’insister sur la succulence de L’Océan Noir :
- Vous allez adorer, croyez-moi, c’est croquant et onctueux.
Les clients l’adorent.
- Je préfère autre chose. »
Lionel soupira puis énuméra les desserts :
- Croquant au caramel, tarte aux airelles, liégeois à la
pistache, salade de fruits… »
Ronan choisit avec aplomb :
- Une salade de fruits. »
Prendre un tel dessert, c’était entrer en rébellion. Les
fruits contre le chocolat, la diététique contre le plaisir, le chaud contre le
froid : ce fut sa façon d’être hostile. Pendant ce temps, la salle se
vidait. Il était tard, c’était un soir de semaine. À la fin du repas, Lionel
vint s’asseoir à leur table. À nouveau, Ronan se crispa : Lionel se
retrouvait en face de Laëtitia, ce positionnement lui apparut bizarre et
choquant. Si un client était entré dans le restaurant, il aurait pris Lionel
pour le compagnon de Laëtitia et cette éventualité l’insupporta. À cet instant,
il fut pris d’une hostilité si vive qu’il eut envie de quitter la table et de
s’enfuir du Gambrinus. Soudain, Camille questionna Lionel :
- Et alors, tes amours ? »
Il pinça ses lèvres puis sourit, sans répondre. Elle
insista :
- Allez, dis-nous. »
Quand la persévérance devient intrusion, l’embarras surgit.
Lionel regarda Camille puis Laëtitia, bredouilla quelques mots avant de
conclure :
- Il n’y a rien à dire. »
Son silence amena le malaise. Les deux femmes s’efforcèrent
de le rassurer mais il ne fit que les remercier d’un sourire triste. Pour la
première fois de la soirée, Ronan prit Lionel en pitié et jugeant les deux
femmes maladroites, il leur dit :
- Laissez-le, s’il n’a pas envie de parler. »
Mais Lionel le contredit :
- Ça va, elles ne m’ont pas meurtri.
- Je comprends que tu préfères rester silencieux. Il y a des
choses qui sont difficiles à évoquer, surtout les affaires de cœur. »
À ces mots, Lionel ricana :
- Ce que j’ai vécu, ce n’était pas une affaire ».
Comment renchérir ? Quelle blague ferait revenir le rire
sur leurs lèvres ? On ne contrecarre pas toutes les contrariétés. Camille
et Laëtitia connaissaient Lionel depuis cinq ans et en cinq ans, il ne leur
avait parlé qu’une fois de sa vie amoureuse. C’est lui-même qui, un soir, avait
évoqué Najat, une femme avec laquelle il avait vécu huit ans avant de découvrir
qu’elle le trompait. Pendant trois mois, il avait rompu sans rompre. L’amour
peut de ces paradoxes : Najat avait quitté l’appartement mais ils avaient
continué de se voir, quelques après-midi par semaine, avant de se séparer.
Depuis, Lionel avait connu d’autres femmes mais il s’était
empêché de tomber amoureux. Laëtitia et Camille n’en savaient pas davantage mais avec une tendresse mutine, elles l’exhortaient à l’amour et chaque fois
qu’elles lui demandaient le prénom qu’il donnerait à ses enfants, elles se
liaient à lui d’une sorte d’espièglerie maternelle. Et lui, en leur répondant à
chaque fois le même prénom, il cherchait à leur prouver sa constance et sa
fidélité :
- Elle s’appellera Mina. »
Mais il restait évasif. Voyait-il des femmes ? Quelle
vie menait-il dès qu’il avait franchi les portes du Gambrinus ? Laëtitia,
Camille et Aurore avaient dressé de nombreuses hypothèses sur sa vie
sentimentale mais jamais elles n’avaient obtenu de certitudes. Les liens
qu’elles avaient avec lui étaient à la fois profonds et fragiles. L’amour n’a
pas le troublant privilège des contradictions ; en amitié aussi, les
circonvolutions fleurissent. Celle des trois femmes et de Lionel était
circonscrite au Gambrinus. Ils ne s’étaient jamais retrouvés en dehors du
restaurant. Ainsi, leurs liens étaient aussi fulgurants que précaires. Dès qu’il
les voyait entrer dans le restaurant, il se précipitait sur elles, leur faisait
la bise et les questionnait sur leurs histoires de cœur mais, dès qu’elles
étaient dans la rue, il desservait leur table avant d’y installer d’autres
clients pendant que les trois femmes retournaient au lycée. Et si parfois elles
l’évoquaient, c’était avec un mélange d’exaltation et de songerie, comme quand
on parle d’amis lointains. De son côté, Lionel ne les mentionnait jamais. Elles
étaient une heureuse parenthèse dans sa journée et il était un entracte
agréable dans la leur. Plaisante amicalité mutuelle ; rien de plus.
Pourtant, Ronan fut fâché. De quoi ? Difficile de
préciser les motifs de son mécontentement. Mais lorsqu’ils furent dehors, il se
mit à déprécier Lionel :
- Il est bizarre. »
Les mots n’ont pas le même sens selon qu’ils sont utilisés
par un homme ou une femme mais ils diffèrent aussi selon les individus d’un
même sexe et pour Ronan, « bizarre » ne signifiait pas étrange,
cocasse, fantasque ou surprenant. À travers cet adjectif, il sous-entendit
autre chose :
- Tu ne le trouves pas bizarre ? » demanda-t-il à
Laëtitia.
- Bizarre, non. Il a sa personnalité. »
Ces mots furent suffisants pour l’agacer :
- Toute le monde a une personnalité mais lui, il est particulier,
il a quelque chose de spécial. »
Les disputes éclatent plus souvent dedans que dehors. Cette
loi émotionnelle fut cassée ce soir-là. Ils avaient commencé à marcher dans la
rue quand Ronan s’arrêta :
- Franchement, il est bizarre, ce type-là ? Camille,
toi, tu ressens ça ? »
Elle se tourna vers Laëtitia avant de répondre :
- On le connaît depuis longtemps, on s’est habitué à lui.
Mais c’est vrai qu’il a quelque chose de déroutant, voire de fascinant. C’est
un personnage. »
Ces mots électrisèrent Ronan et de mécontent qu’il
était, il devint aigre :
- Il n’a rien de fascinant, c’est juste un parleur, il fait
des grands gestes. Moi aussi, je peux le faire. Non, ce qui me dérange, c’est
sa voix, ses manières, ses regards. Je n’ai pas aimé comment il m’a regardé. Et
puis, quand tu l’as questionné sur sa vie, il a botté en touche alors que lui,
cinq minutes avant, il nous torpillait de questions. Il n’a pas joué le jeu.
- Ce n’est pas ça, rétorqua Laëtitia. Il a peur de parler de
ses sentiments. Après sa rupture avec Najat, il a tellement souffert qu’il a
plaqué une carapace sur son cœur. Aujourd’hui, sa méfiance s’est effritée mais
il est encore inquiet. Pour lui, l’amour, c’est une grande crainte. Quand il a
refusé de parler, il ne s’est pas senti supérieur ; au contraire, j’ai lu
de la honte dans ses yeux. La première fois qu’on voit Lionel, on est frappé
par sa bonhomie, il parle fort, il parle beaucoup, il est drôle mais quand on
apprend à le connaître, on découvre quelqu’un de cassé. Il a vécu huit ans avec
Najat et il dit que ce sont les plus belles années de sa vie.
- Et pourquoi ça n’a pas tenu ?
- Elle l’a trompé. »
Alors, Ronan s’écria :
- J’avais raison, elle l’a trouvé bizarre. Une femme ne
trompe pas son homme sans raison.
- Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Il sourit à Laëtitia puis à Camille et reprit, comme s’il
leur faisait un aveu :
- Franchement, vous ne croyez pas qu’il est
pédé ? »
Laëtitia fut sidérée. Que venait faire l’homosexualité
là-dedans ? Lionel avait été trompé par Najat et Ronan sous-entendait
qu’il était homosexuel. Comme lors de la soirée avec Fabrice, elle se sentit à
nouveau étrangère à Ronan. Non, cet homme avec lequel elle vivait depuis six
mois n’était pas quelqu’un d’estimable, il faisait partie de ces hommes sans
nuance, enfermés dans les préjugés, qui jugent tout avec un je ne sais quoi de
virilité ahurie et qui perçoivent la sensibilité masculine comme une aberration
honteuse. Pour ces hommes, l’homosexualité n’est pas seulement une déviance, un
scandale, une humiliation intime ; elle est, avant tout, un terrifiant
reflet de leur bêtise car elle leur tend l’image d’une passion, d’une sexualité
et d’un amour différents qu’ils ne peuvent pas comprendre. Aveuglés par leur
machisme et écrasés par la pseudo morale de la bien-pensance, ils n’ont, face à
quelqu’un de différent d’eux, que l’incompréhension pour réponse :
- Tu es idiot » lâcha Laëtitia, qui se remit en marche.
Ronan grimaça un sourire à Camille qui rejoignit son amie.
Quelques minutes plus tard, alors qu’ils passaient devant une bouche de métro,
Camille en profita pour s’éclipser : Elle les salua et rentra chez elle.
Une fois dans son appartement, en repensant aux propos de Ronan, elle fut si
consternée qu’elle en éclata de rire. De leur côté, Ronan et Laëtitia se
disputèrent avant d’être de retour chez lui.
Une semaine plus tard, ce fut l’anniversaire de Ronan.
Laëtitia lui proposa d’aller au restaurant, il refusa :
- De l’ambiance, je veux de l’ambiance pour ma fête. »
Il reçut chez lui une vingtaine d’amis qui apportèrent des
bouteilles de vin, de rhum, de vodka, de tequila, de champagne ou des packs de
bière. Très vite, le frigo fut rempli. À vingt heures, alors qu’il manquait la
moitié des invités, le sol de la cuisine était déjà encombré. Lorsqu’elle y
entra, Laëtitia contempla cet amas de cannettes et de bouteilles avec
stupeur et elle pressentit que cette soirée serait pénible.
Son intuition fut bonne : les amis de Ronan étaient
venus pour se bourrer la gueule. Ils burent, burent et burent encore. Avant
minuit, certains étaient déjà ivres. Pris de relent, un d’eux s’engouffra dans
la salle de bains où il resta près d’une demi-heure avant d’en ressortir, le
teint verdâtre et les yeux hagards. Puis ce fut au tour de Stéphanie, une amie
d’enfance de Ronan, d’investir les toilettes. Elle s’y enferma jusqu’à ce qu’on
vienne la chercher ; ils la retrouvèrent endormie, la tête sur la cuvette,
les cheveux trempés de vomi. Peu après, une femme de quarante ans qui
travaillait avec Ronan à la Tour Maraval, s’effondra en sanglots et se mit à
débiter ses déboires amoureux, avant de s’insulter :
- Je suis nulle, je n’ai rien fait de ma vie, personne ne
veut de moi, les mecs me fuient. »
On s’efforça de la rassurer, de lui dire qu’elle était belle
et séduisante et qu’elle devait croire en la vie :
- Mais ma sœur trouve que je vois tout en noir. Elle me
reproche d’être défaitiste. »
On déplora les propos de sa sœur :
- Et mes parents ont toujours dit que j’étais nulle. »
On réprouva ses parents :
- Et l’an dernier, quand Joris m’a quitté, il m’a dit que
j’étais la pire rencontre de sa vie. »
On blâma Joris.
Ce n’est que lorsqu’on lui servit du champagne qu’elle se
remit à sourire mais alors, elle but jusqu’à s’endormir. Deux hommes la
portèrent jusqu’à la chambre de Ronan où ils l’étendirent sur le lit. D’autres
invités eurent l’alcool joyeux. Un d’entre eux, Olivier, retira sa chemise et
dansa dans le salon, en poussant des cris. Ronan aussi but beaucoup. Les
premières heures, il vida quelques bières puis il passa à la vodka et au
champagne. Alors, il se mit à danser et chanter. Avec Olivier, il forma un duo
de bouffons qui amusa tout le monde, à l’exception de Laëtitia. Ivres mais pas
encore hagards, ils firent d’étranges pas de danse, en chantant plusieurs chansons
à boire. La première relevait de la comptine :
Qui nous déridera le
tradéridéra ?
Amis,
avez-vous vu comme il a vieilli vite.
Le
voilà plus fripé que Tante Marguerite !
Qui,
parmi nous, rendra au tradéridéra
Le
rire fort et frais des enfants fanfarons ?
Qui
lui rendra la farce et le feu de Gnafron ?
C’est
avec des chansons que nous ranimerons
Le
tradéridéra, c’est avec des chansons
Qu’on
le fera rire et danser comme autrefois.
Amis,
formez un cercle et prenez-vous la main
Puis chantez vos chansons sans
chanter vos refrains.
Alors,
reprendra vie le tradéridéra.
Elle fut acclamée. Puis ils entonnèrent une sorte de fable
paillarde :
Oui, ce soir j’ai
beaucoup bu
Mais je n’ai pas mal au
cul
Car vous, messieurs mes
amis,
Compagnons de beuverie,
Vous savez que je suis
fière
Et que j’ai à ma
manière
Plus d’honneur que les
Madames.
Moi je suis une vraie
femme,
Quand je vide la
bouteille
À Dunkerque ou à
Marseille,
Je préserve ma pudeur
Comme on protège sa
fleur
Car même après quatre
litres,
Alors que je fais le
pitre,
Dès que l’un de vous me
touche
Un peu plus bas que la
bouche,
Je le repousse si fort
Que dans sa maigre
vieillesse,
Il regrettera encore
De m’avoir pressé les
fesses
Et plus de trente ans
après,
Quand son corps sera
défait,
Bras tremblants, dents
déchaussées
Et l’entrejambe épuisée
- Enfin vous me
comprenez -
Bref quand la mort le
prendra,
C’est à moi qu’il
pensera.
Il y eut quelques applaudissements et quelques cris. Quant à
Laëtitia, elle eut honte : « Cet homme qui beugle une chanson de cul
en étreignant son meilleur pote, c’est cet homme-là avec qui je dors tous les
soirs, c’est cet homme dont je dis qu’il est mon compagnon ». À cet
instant, elle aurait voulu être chez elle, seule ou avec ses amies, loin de
tant de bruit, de fumée et d’alcool. Elle suffoquait dans son corps et son
esprit : « Comment, se demanda-t-elle, comment tant de gens sont
venus pour fêter son anniversaire ? Est-ce moi qui suis froide et eux qui
sont formidables ? Je ne suis pas rigide, j’aime rire et m’amuser mais pas
comme ça, pas en m’assommant le crâne à coups de biture et de joints. J’ai
envie de rester moi, de garder conscience, de ne pas éructer comme un bœuf, de
me réveiller demain avec la tête ferme. J’ai la sensation d’être une étrangère.
Réfugiée clandestine chez Ronan, j’ignore leur langue. Mais pour leur
ressembler, je n’ai qu’une chose à faire : Va à la cuisine, prends une
bouteille et remplis-toi. C’est si simple de s’enivrer mais je ne veux pas. Je
ne me forcerai pas à être comme eux. Ils boivent pour oublier, ils boivent pour
s’oublier. Pourquoi les imiterais-je ? Je n’ai pas envie de chasser ma
lucidité ». Au fil des heures, Laëtitia s’obstina dans sa vigilance. Plus
les autres remplirent leur verre, moins elle remplit le sien. Et lorsque Ronan
et Olivier crièrent leur troisième chanson, la fureur monta en elle :
Pour retrouver Robert,
je suis d’abord allé
Chez la belle Anita
mais il n’y était pas.
Après, je suis allé
pour retrouver Robert,
Chez la grande Alexa
mais il n’y était pas.
J’ai
cherché dans la nuit et je me suis rendu
Chez
la chaude Irina mais il n’y était pas.
Alors, pour retrouver
mon ami, j’ai été
Chez la vive Ambrosia
mais il n’y était pas.
Je l’ai cherché encore
et frappé à la porte
De la douce Antonia
mais il n’y était pas.
J’ai encore
essayé en allant chez Lydia
Mais
Robert de la nuit n’y avait mis les pas.
Fatigué,
j’ai renoncé à chercher Robert
Et je suis allé chez
mon cousin Rodrigo.
Il était déjà tard, je
suis entré sans bruit
Mais
quand je fus dedans, me voilà tout surpris :
Rodrigo
et Robert s’enlaçaient dans le lit.
Là, quelques voix s’étonnèrent mais personne ne les
encouragea à continuer. Ils firent quelques pas avant de s’écrouler sur le
canapé, où ils se burent une bouteille de champagne, en murmurant des bouts de
chanson. Peu après, les premiers invités s’en allèrent. La soirée s’acheva vers
trois heures du matin. Comme Stéphanie dormait sur le lit, Ronan et Laëtitia se
couchèrent dans le canapé mais trop mécontente pour s’endormir auprès de lui,
Laëtitia se leva, entra dans la chambre, sortit des couvertures, un drap et un
oreiller, les posa à terre et s’installa sur son lit de fortune. Lorsqu’ils se
réveillèrent, il était deux heures de l’après-midi. Stéphanie passa le reste de
la journée avec eux. Le soir, quand ils furent à nouveau seuls, Laëtitia fut
trop fatiguée pour lui dire ce qu’elle avait ressenti au cours de la soirée.
Ils se couchèrent tôt. Et le lendemain matin, une nouvelle semaine
commença.
Le samedi suivant, un ami de Ronan l’invita à une fête à La
Ferté-Jouini. Celle-ci devait se dérouler dans une ferme. À contrecœur,
Laëtitia le suivit. Qu’on ne se méprenne pas sur Laëtitia : Ce n’était pas
une femme soumise, du genre de celles qui accompagnent leur homme partout où
ils vont et qui, lorsqu’elles n’ont pas envie, ne manifestent pour seule
réprobation qu’un « pfouh ». C’est parce qu’elle ne voulait pas aller
à cette soirée que Laëtitia y alla. Nouvel entortillement des émotions
amoureuses : de cette contradiction, elle espérait tirer une transcendance
car elle pressentait qu’en s’ennuyant une fois de plus avec Ronan, elle
puiserait en elle suffisamment de force pour le quitter. Ainsi, elle
s’apprêtait à terrasser l’ennui d’une soirée avec des inconnus par une rupture
avec l’homme qu’elle avait cru aimer : subtile homéopathie du cœur
féminin.
Ce qu’elle avait pressentit survint. Lorsqu’ils arrivèrent à
la ferme, Ronan lui présenta son ami, Alban, un trentenaire rieur et insipide.
Les invités furent à l’avenant. Ils étaient venus pour boire. Parler ? Se
détendre autrement qu’en se murgeant ? Cette éventualité ne semblait pas
avoir frappé leur esprit. Ainsi, avant même de s’ennuyer, Laëtitia sentit
flotter autour d’elle les promesses de l’ennui. Elle s’assit à une table ronde
couverte d’une nappe en papier, sur laquelle étaient posés des assiettes en
carton et des verres en plastique. Un buffet était dressé contre le mur. Là,
sur plusieurs tables, se succédaient des plateaux de charcuterie, de terrines
en gelée, de pâtés de légumes, de citrons farcis au thon, d’avocats à la
crevette, de toasts au foie gras, au saumon fumé ou aux œufs de lump, de
salades de choux, de betteraves, de carottes râpée. À peine arrivée, Laëtitia
alla au buffet, elle fut la première à se servir et c’est avec un vif plaisir
qu’elle découpa les pâtés, plongea la louche dans les salades et avala quelques
toasts. Être la seule à manger lui procura une sorte de fierté
subversive et en inaugurant le buffet, elle eut l’heureuse sensation de
provoquer les invités. Puis elle s’assit à table et mangea. Un repas ne remplit
pas la soirée : même les interminables festins ne suffisent pas à tuer le
temps. Ainsi, après avoir mangé, Laëtitia fut vite gagnée par l’ennui.
Vingt-deux heures n’avaient pas encore sonné qu’elle demanda à Ronan :
- On rentre ?
- Il est tôt.
- Je veux rentrer.
- Non. Je reste. »
Assis à côté d’eux, un homme les entendit. Il se pencha vers
Laëtitia :
- Si vous voulez, je vous raccompagne. »
Troublée, elle le regarda dans un sourire :
- Ça ne vous dérange pas ?
- Si je vous le propose. »
Elle accepta. Ronan fixa l’homme : il avait une
soixantaine d’années, les cheveux rares et le cou gras. De sa chaise, il se
leva lentement. Ronan les regarda partir sans s’inquiéter. Une fois en voiture,
Laëtitia et l’inconnu firent connaissance :
- Je m’appelle Gérard mais devinez comment tout le monde me
surnomme.
- Gégé ?
- Oui. J’imagine que les Géraldine ressentent la même chose
quand on les appelle Didine. Et vous, votre prénom ?
- Laëtitia mais je n’ai pas de surnom. Même pas Titi ou
Laëlaë.
- C’est joli, comme prénom. Vous savez ce qu’il signifie en
latin ?
- Non.
- La joie, le bonheur, le plaisir de vivre. Il vous va
bien ?
- C’est une question que vous posez ?
- Si vous dites ça, c’est que vous n’êtes pas heureuse.
- C’est compliqué. À la soirée, l’homme qui était avec moi,
Ronan, je ne l’aime plus. J’ai envie de le quitter. Je vais le quitter.
- Pourquoi vous allez à une soirée au fin fond de la campagne
dans une ferme mal chauffée où on sert de la piquette avec un homme que vous
n’aimez pas ?
- Bonne question. Pour me convaincre.
- De quoi ?
- Que, demain ou dans une semaine, nous ne serons plus
ensemble.
- C’est étrange d’agir ainsi.
- C’est naturel. Vous, comment faites-vous pour quitter
quelqu’un ?
- Moi, je ne quitte personne. C’est moi qu’on quitte. J’ai
été marié pendant vingt-deux ans. Puis, comme on dit, ma femme est partie.
Partie. »
Il se confia un peu à Laëtitia, qui n’osa pas le questionner puis il y eut un long silence et pendant qu’il conduisait, elle vit une larme
couler sur sa joue.
Une fois entrés en ville, il voulut la raccompagner jusqu’à
chez elle. Lorsqu’il passa devant l’immeuble où Ronan habitait, Laëtitia songea
qu’elle devrait, bientôt, venir y chercher ses affaires. Par chance, elle n’y
avait laissé que quelques vêtements. Puis, lorsque Gérard traversa la rue, elle
lui montra son lycée :
- C’est là que j’enseigne. »
Et quelques mètres plus loin, il passa devant le Gambrinus.
Une vive lumière jaillissait des fenêtres. Laëtitia aperçut une ombre à
l’intérieur. Soudain, un frisson la traversa :
- Vous pouvez me déposer là ? »
Il s’arrêta :
- Merci.
- Bonne chance, Laëtitia. Et soyez heureuse ».
Et il repartit.
Laëtitia poussa la porte du Gambrinus et entra. Il n’y avait
personne dans la salle. Elle s’avança au fond de la salle, entrouvrit les
battants et elle aperçut Lionel, seul dans les cuisines, qui écrivait sur un
papier fixé au mur. Elle l’appela, il sursauta et pour la première fois,
c’est elle qui alla à lui. Il plaisanta :
- Madame, nous ne servons plus depuis près d’une
heure. »
Ils se sourirent puis sans se surprendre, ils
s’embrassèrent.
Deux ans plus tard, Laëtitia accoucha d’une fille qu’elle
prénomma Mina.