Qui n’a pas condamné l’hybris ? Cette rage à dépasser sa
stricte condition d’humain, à s’affranchir de ce qui nous fait pauvres,
limités, circonscrits à un corps et un regard ; ce sursaut, ni triste ni drôle,
à considérer que le ciel, puisqu’il s’étend au-dessus de nous, pareil à une
coupole, ne nous est pas étranger et, ne nous étant pas étranger, entretient
avec nous une sorte de lien, de proximité positive et émulatrice, comme s’il
nous invitait à nous hisser jusqu’à lui ; cette ambition nommée de cent façons
selon qu’on la réprouve ou qu’on l’encourage, qu’on la repousse ou qu’on lui
fasse un bel accueil, qu’on la perçoive comme un à-peu-près de vice ou comme
une affinité avec la vertu ; cette force, négatrice ou transcendante, néfaste
ou élévatrice, meurtrière ou salvatrice, pourquoi est-elle depuis tant de
siècles blâmée ? Pourquoi devrions-nous tracer en nous une frontière étroite et
pénible qui nous rappelle continûment que nous sommes petits, fragiles,
précaires, que nos visages deviendront des crânes brunis à six pieds sous terre
? Pourquoi aurions-nous à entériner, dans la désagréable docilité de notre
finitude, que nous n’avons pas la longévité des étoiles, ni même des arbres ou
des tortues ? Qu’un philosophe m’explique pourquoi le désir d’occulter la mort
est répréhensible. Qu’il procède avec tout ce que la sagesse aura de méthodique
et de fructueux car je serai dur à convaincre.
L’ataraxie des Grecs et le
vide des Taoïstes m’ont toujours amusé ; à l’instant, ma pensée semblera
immature à plusieurs d’entre vous ; d’ailleurs, on m’a souvent exhorté à
m’apaiser, à jouir de l’humilité qui s’offre tous les jours (par un souffle de
vent, un coucher de soleil multicolore, une visite de musée, une séance de
cinéma avec des amis d’amis, un dîner à la crêperie). Néanmoins, je me sens
aspiré. Est-ce le temps qui a accru en moi ce souhait brutal de vivre comme on
part en chasse d’un trésor virtuel ? Pourquoi cette sensation frappe-t-elle de
plus en plus en moi que le réel est étroit ? Être submergé ne sera jamais fatal
; en revanche, se sentir détenteur d’une sève, une flamme, un pneuma, un orage en croyant avec
davantage de conviction qu’un dévot réclame un signe du dieu qu’il prie que
cette force primale et cosmique doit jaillir, dans un coin de rue, à l’entrée
d’un bar, en plein champ, parmi un mariage, etc ; observer tout ce qui autour
de soi vit, crie, se tait, s’ébroue, se contorsionne, s’avance, se rétracte en
éprouvant cette émotion si difficile à
décrire (quelle locution conviendrait pour la définir ? ) ; voir là, devant
soi, tant de présences, de regards, d’attitudes, de couleurs et n’être pas
cependant gorgé, comblé, repu : voilà mon cœur, approximativement, aujourd’hui.
Cette insatisfaction
s’amplifie. À vingt-cinq ans, je n’aurais pas écrit ces lignes. À l’époque,
davantage de monstres intérieurs s’agitaient en moi. Je m’effrayais de moi-même
; comme un dieu nocif et vorace régissait ma vie. Ainsi, le réel ne me semblait
pas étroit. Dix ans plus tard, il me paraît plus confiné qu’un serin dans sa
cage...

