mardi 26 septembre 2017

Portrait de l'absent


Ils étaient mariés depuis près de trente ans quand une après-midi de printemps, Pablo déposa, sur la table du salon, un carré de papier où d’une écriture ronde et large il avait recopié le nom, le prénom et l’adresse de celui qui était le frère de sa femme, un frère qu’elle n’avait jamais rencontré et dont elle ignorait jusqu’au visage, né dans le secret, élevé dans le secret mais dont ses tantes, autrefois, lui avaient laissé entrevoir que l’année de sa naissance, son père s’était rendu deux fois à la maternité. Lui, éloquent sur sa carrière d’officier de marine, il était, en contrepartie, resté taiseux sur ses adultères et l’enfant que ses sœurs avaient désigné comme « le fruit de l’ombre ».

Après l’avoir lu, Clara fut embarrassée ; parce qu’en moins d’une semaine, son époux avait trouvé la trace de quelqu’un dont elle soupçonnait l’existence depuis cinquante ans sans avoir rien entrepris pour en apprendre davantage sur lui ; et parce que là, tout de suite, à celui qui pendant un demi-siècle avait rampé en elle comme un fantôme, elle pouvait écrire une lettre où, en quelques lignes, elle le renseignerait qu’ils avaient le même géniteur.

Elle prit le papier, le plia et le coinça sous la statuette d’ange placée à côté de la table, sur un guéridon en verre bleu ; puis elle sortit dans le jardin, qu’elle arpenta avec une espèce d’errance, en touchant le feuillage et l’écorce du bouleau. Pablo, qui l’observait depuis la chambre, la vit remuer ses lèvres ; et bien qu’il s’endorme depuis dix-mille nuits avec ce visage, il ne sut pas y lire : que murmurait-elle ? Étaient-ce seulement des murmures ?

Elle s’assit au bout de la haie de rondins qu’il avait fait construire l’année d’avant, pour éviter un affaissement de la pente. Son regard lui parut si songeur qu’il y trouva une béance. Il l’appela dans un chuchotement qui n’espère pas être entendu, tendit le bras trop furtivement pour qu’elle l’aperçoive ; puis, comme fortifié par le silence, il retourna  au salon.

La table était vide, ce qui ne le surprit pas, Clara ayant pour habitude de déplacer les objets qui lui déplaisaient. En furetant, Pablo aperçut le papier, le tira de sous la statuette et le serra dans son poing. Des images de son enfance remontèrent : éduqué dans une famille diserte, il aperçut, comme un vestige de songe, ses parents lui parler de ses ancêtres ; et il la rejoignit dans le jardin : « Je ne souhaite pas » lui dit-elle. Elle se leva, marcha jusqu’au rosier qui longeait le muret, à gauche de la marche menant dans la cuisine ; elle ôta des pétales, coupa quelques tiges, arracha une fleur qui ne flétrissait pas puis rentra.

Dans la lumière de la fin d’après-midi, mal assis sur son rondin, Pablo fixa devant lui, triste de sa maladresse.  

Ses yeux s’embuèrent. Quelques minutes passèrent où l’herbe du gazon, le feuillage des arbres et le bourdonnement des insectes le remplirent comme un souffle. À son tour, il alla au rosier, ramassa plusieurs pétales qu’il engloutit dans sa poche et mêla au papier qu’elle lui avait rendu. Quand sa main ne distingua plus l’un de l’autre, il le serra ; une attente commença pendant que le crépuscule arrivait.

Le refus de Clara le submergea : elle n’avait pas envie de savoir où son demi-frère vivait, connaître son quotidien ni se retrouver face à un inconnu qui, peut-être, lui ressemblait.

Le papier enroulé dans les pétales faisait une boule : il la compressa, seul et immobile sous le soleil qui déclinait.

Les larmes troublèrent sa vue.

Quand les premières ombres s’étendirent, il lança le tout par-dessus le muret.

 Clara et lui n’en parlèrent plus.

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